Citoyen Maurice
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Ne repousse pas l'amour d'une femme aussi brutalement

    Citoyen, toi mon meilleur pote,

Dans ta dernière réponse, tu m'as appelé ami. Je n'osais espérer de ta part un aussi beau compliment! Tu m'as dit ta crainte de voir mon amitié dégénérer en culte. Rassure-toi, je ne me rendrai jamais coupable de culte envers ta personne. Pour ça il faudrait que tu sois Dieu. Et puis je suis farouchement opposé au culte de la personnalité. Tu es l'exemple à suivre, mais tu n'as rien à voir avec le divin.

J'ai lu sur «Dialogus» qu'une certaine Marie Charlotte t'a écrit. Dans son courrier «Simple question d'une noble», elle te révélait tout son amour pour toi. Je la crois sincère, mais cependant, il faut bien dire que dans sa démarche, elle a été vraiment très maladroite pour déclarer sa flamme. Elle t'aime sûrement de tout son cœur. Elle n'a pas su y faire, voilà tout. Ta réponse m'a semblé très dure. Je n'ai pas trouvé cela gentil, et encore moins élégant. Elle a dû en avoir le cœur transpercé. Ne fais pas souffrir une femme, et ne repousse pas l'amour d'une femme aussi brutalement. Il y aurait eu, il est certain, de plus «nobles» façons de le faire. Mais après tout, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. J'espère que tu ne seras pas en colère contre moi. Ce n'est là qu'un simple courrier amical. Après tout, entre amis, on a le droit de parler, un peu, de choses aussi intimes que celle-là.

Je reviens, à présent, sur un épisode sombre de l'histoire de la Révolution. Je pense à ce pauvre petit Horace Desmoulins qui en l'espace d'une semaine a perdu coup sur coup son papa, puis sa maman. Ne pouvait-on pas lui laisser au moins sa mère? Même s'il fallait pour cela la soumettre à une étroite surveillance. Pauvre gosse! Que de larmes cette Révolution a fait couler! Ne me dis pas que tu es insensible au malheur de ce môme. Un cœur aussi droit que le tien ne saurait y être indifférent.

Salut et fraternité,

Le citoyen Maurice


Citoyen,

Tu as tort de te faire du souci pour les chagrins de la demoiselle en question. Les sentiments profonds ne sont jamais énoncés de façon aussi impertinente; l’amour ne se conçoit point sans la discrétion ni la pudeur; or il y en avait bien peu dans sa conduite.

De toute manière je ne comprendrai jamais cet intérêt constant et malsain que la postérité semble porter à notre vie particulière, tout comme je refuse de comprendre cette hypocrisie qui pousse les gens de ton époque à s’apitoyer sur le sort d'un seul enfant et à en oublier des milliers d’autres. Réponds-moi, pourquoi devrais-je oublier tous les orphelins qui ont aussi perdu pères et mères: les soldats tombés sous les coups des tyrans pour défendre la République, et leurs malheureuses épouses égorgées par les envahisseurs ou réduites à la misère, mortes de chagrin et d’épuisement… Et tous les autres enfants, qui meurent de faim et de froid dans nos villes désolées par l'ennemi, alors que les traîtres, à la solde de l'étranger, lui vendent la patrie après avoir vendu leur plume et leur conscience, devrais-je eux aussi les oublier? Tu en appelles à mon cœur, mais pourquoi n'en appelles-tu guère à la sensibilité de ces monstres qui font la guerre au peuple depuis 5 ans et se partagent la République déchirée comme un butin?

La liberté ou la mort!

Louis Antoine Saint-Just