La suite...
       

       
         
         

Antoine Momot

      Le citoyen Momot au citoyen Saint-Just, député de l'Aisne, salut et fraternité!

Le citoyen FURET, dans son ouvrage La Révolution, 1780-1880, posait comme terme à la Révolution française l'année 1880, an LXXXIX du nouveau calendrier. Une telle conclusion soulève plusieurs questions:

Quelle est ton opinion sur les citoyens FERRY et GAMBETTA qui partagent avec toi une certaine jeunesse? 

In fine, que penses-tu du régime républicain qui s'est établi en France à la faveur des élections de 1879? Si la guillotine ne t'avait empêché d'accéder à une certaine maturité, n'aurais-tu pas esquissé un rapprochement avec ce type de régime??

Cordialement, citoyen,

Le citoyen Momot

 

        


 

Louis Antoine Saint-Just


 
Citoyen Momot, je te salue!

Après avoir pris des renseignements sur les citoyens Ferry et Gambetta, j'en conclus que ce sont de bons patriotes, de fermes appuis de la République, ardents et probes. Ils se sont battus pour propager les idées et vertus républicaines, ont servi pour la défense du pays, et ont bien mérité de la Patrie. Mais je suis consterné d'apprendre que la République, loin d'être solidement enracinée, reste toujours une nouveauté de la vie politique. Fichtre! cent ans après, on souffre les intrigues des royalistes au sein même de la représentation nationale? 

Je suis attristé de constater, que nos braves républicains reviennent sur nos pas, s'ils ne reculent! Ils ont repris les idées «Liberté, égalité, fraternité», mais ne croient devoir s'efforcer pour pallier la pauvreté et rendre les citoyens prospères et égaux. Le projet de l'école républicaine du citoyen Ferry ne propose rien de plus de ce que ne soit déjà discuté et décrété par la Convention nationale 100 ans auparavant. Quoi, ce décret est non sur le point d'être amélioré, mais sur le point d'être mis en route seulement? 

Je reprocherai audits citoyens leur conquête déraisonnable des pays, voisins ou lointains, que vous nommez la politique coloniale. Comment peut-on donc s'estimer républicain, et avilir les peuples en prétendant les affranchir en frères, ne ménageant guère le sang des français, ni la paix des pays?

En outre, comment pourrai-je me reconnaître dans un régime issu d'une assemblée des monarchistes avoués, qui pactise avec l'ennemi, débute par un massacre et a peur ou honte de se proclamer république? Si certains de ses dirigeants disent s'aligner sur les patriotes de la Révolution, il n'en va point ainsi pour l'esprit du gouvernement. Selon leur projet, l'assemblée nationale, représentant la volonté générale de la nation, serait donc commandée par une chambre ne représentant que les riches ou les aristocrates? Et l'exécutif sera pourvu d'un chef, élu par les élus, et imprudemment doté d'un pouvoir despotique sur eux? Les mandataires de toute la nation pourront être dissout par la volonté d'un seul individu? Quel est son rôle, s'il est inviolable comme un roi, et inconsistant comme un simple sujet du roi, puisqu'un président du conseil dirige le gouvernement à sa place?

Rien de tel ne nous est acceptable. La constitution en 1793 instaurait la prépondérance absolue de l'assemblée, et mettait le conseil exécutif à sa place d'un simple commis de sa volonté souveraine. J'en conviens que par la suite, la force des choses nous a amenés à accepter un gouvernement révolutionnaire, qui, tout en puisant sa vigueur dans la confiance de la représentation nationale, avait bien davantage des pouvoirs que le conseil, quoique pouvoirs collégiaux. Enfin, je me suis interrogé sur l'intérêt de confier certaines tâches gouvernementales à un seul fonctionnaire, et ma réponse fut positive. Fort de cette expérience, ayant pu mesurer ces avantages et inconvénients, j'aurais souhaité voir dans un gouvernement sage bien plus de cohérence entre la répartition des prérogatives et des pouvoirs que ne nous offre la troisième république.

Salut, citoyen Momot,

L.-A. Saint-Just