La mort du roi
       

       
         
         

Christina

      Monsieur,

D'abord je dois m'excuser pour le français pitoyable, dans lequel cette lettre est rédigée. Néanmoins, j'espère me faire comprendre. J'étais surprise de voir que vous vous servez en effet de l'occasion de vous adresser aux hommes par Internet. Moi aussi, j'avais eu l'idée que quelqu'un qui vit intellectuellement aussi intensément aimerait un monde virtuel.

J'ai une question:

Vous avez dit, le roi ne serait pas à juger comme un citoyen, mais comme oppresseur, comme coupable de la dernière classe de l'humanité. Qu'il soit coupable précisément du crime d'être roi. Pour vous, le roi n'est pas un homme normal, mais l'ennemi étranger du peuple. Vous revendiquez la mort pour le roi. Mais comment est-il possible d'exécuter quelqu'un qui n'est pas de la même «race» que les autres, sur un échafaud qu'il partage avec des gens tous normaux, ou même à peu près démocratiques?

Je ne veux pas du tout nier que des gens coupables ont été punis, mais la mort du roi était la condition préalable pour fonder la république et tous les autres, qui le suivirent sur l'échafaud, n'étaient que des «simples» coupables. Si on exécute rois, monarchistes, traîtres, tripoteurs et voleurs de la même manière, on brouille les catégories et on efface la même distinction qu'on veut souligner.

Ne croyez-vous pas que cette sorte de sanction unique élève le roi à l'état de citoyen et abaisse des gens bien sots et peut-être dangereux, mais sincères républicains après tout, comme par exemple Desmoulins (je le nomme seulement parce qu'il est politiquement tout le contraire du roi et en même temps aussi borné à vues et dupé que celui à être hors du peuple. Comment veut-on instruire le peuple quand on mélange les coupables et unifie les punitions. Les gens en apprennent seulement que la guillotine est une bête vorace, et la sentence entre vertueux et coupable dépendante de la chance.

En plus, tous les monarchistes cachés peuvent se sentir sanctifiés d'être guillotinés comme le tyran, avec qui, normalement, ils n'eussent jamais partagé le couteau. Ça enflamme les fripons au lieu de les démoraliser. Je vois bien qu'en janvier '92 vous ne pûtes pas savoir qu'il serait nécessaire de juger tant d'autres, mais pourquoi n'avez-vous pas compris que le problème principal de la république naissante était qu'elle ne distinguait pas assez ses adversaires et que vous-même souteniez la contre-révolution en appuyant la punition égale, tout en faisant la distinction entre les coupables.

Je ne veux pas vous fâcher, c'est votre propre plainte que l'exercice de la terreur a blasé le crime, qui m'a fait réfléchir là-dessus. Je vous serais très reconnaissante de me répondre et je vous remercie cordialement à l'avance.

Je vous prie de croire, à l'assurance de mes sentiments particulièrement dévoués.

Christina

 

       

 

       

Louis Antoine Saint-Just

      Citoyenne,

Votre français est plus que louable, mais votre question me stupéfait. Nous prenez-vous vraiment pour des bêtes féroces? Quelle peine auriez-vous voulue pour Louis Capet?

On a exécuté le roi pour supprimer l'institution de la monarchie, non pour se venger de l'homme écrasé par ce titre. La simple justice demande que le roi soit éliminé afin que la République vive, mais la même justice, sinon la miséricorde, exige de minimiser les souffrances de l'homme qui a eu le malheur de porter la couronne. Dans une République prenant l'égalité pour devise, il ne peut être question de retour aux horreurs du système juridique de l'ancien régime, avec sa multitude des supplices atroces. L'Égalité inclut nécessairement l'égalité de tous et devant la justice, et devant le châtiment.

Oui, je me suis plaint, que l'exercice de la terreur a blasé le crime. Oui, il a fallu faire la distinction. Mais non parmi les catégories des coupables, mais parmi leurs forfaits et parmi les peines à infliger. Et j'ai fortement suggéré à mes collègues du Comité d'affecter les suspects emprisonnés aux travaux publics, plutôt que de leur couper la tête après des mois de détention. Ce n'est pas de ma faute si mes collègues ne furent pas de taille pour l'adopter.

Quant à la division des coupables sur les monarchistes, traîtres, factionnaires, voleurs etc, elle n'est qu'artificielle et secondaire. La République ne connaît que deux partis: les bons et les méchants. Si les premiers doivent être protégés par les lois, les deuxièmes sont à punir. Pourquoi serions-nous gênés s'il y a des monarchistes ou le monarque même parmi les méchants? Si un prince du sang s'y voit infliger la même peine qu'un voleur, qu'il considère cela comme une faveur de la République. La Mort ne fait aucune distinction parmi ses victimes, et sourit à chacun avec la même douceur; voudrez-vous qu'on soit moins juste que la Nature elle-même? Et peu importe qu'ils partagent l'échafaud, puisque l'innocence opprimée a toujours partagé et partage toujours ce même échafaud sans qu'on puisse y remédier!