La charrette
       

       
         
         

Xavier

      Bonjour citoyen!

Bien heureux que tu aies trouvé cette nouvelle manière pour exprimer ton idée de la justice et de la révolution. Quels sentiments t'assaillaient sur la charrette? Si je me pose cette question en fait, c'est que je catalogue certaines personnes comme de «nouveaux Saint-Just» avec une connotation péjorative: ils ont de toi le côté vindicatif et sans concession, mais sont fuyants devant leurs responsabilités; il leur manque tout simplement le courage pour ne pas être que des donneurs de leçons qui pérorent et s'indignent contre la moindre injustice venue, en prétendant donner des solutions qu'ils n'ont pas. Je pense aux journalistes. Toi qui en as envoyé plus d'un devant M. Samson, ne penses-tu pas qu'il serait utile que leur pouvoir grandissant soit limité par un certain sens de la responsabilité (d'où un retour à ma première question)?

 

       

 

       

Louis Antoine Saint-Just

      Citoyen,

Tu aurais pu m'épargner cette question cruelle. Tu sembles ne point apprécier les journalistes, mais ta question en est pourtant digne.

Moi non plus, je ne porte pas dans mon cúur ces gens vivant des malheurs des autres. Les malheurs de la Patrie ne sont pour ces rhéteurs éhontés que l'occasion de faire briller leur esprit. La liberté de la presse en a fait une sorte de maîtres de l'opinion publique, de toutes les réputations. Ils donnent des conseils, ils prononcent des jugements dont l'assurance rivalise avec leur stupidité; malheur à ceux dont ils voudraient souiller l'honneur! Mais comment les enchaîner s'ils se couvrent de cette même liberté de la presse comme d'un bouclier? La guillotine, hélas, est au grenier. La seule limite pour un homme libre serait sa vertu et la voix de sa conscience, mais, voilà les qualités dont les journalistes sont entièrement dénués. Ce sont des individus sans cúur ni pitié, sans foi ni loi, dont le seul Dieu s'appelle le scoop. Pour un titre accrocheur, pour un article habilement gribouillé, ils n'hésiteront pas à éclabousser leur propre mère. Je dois encore remercier Dieu que les requins du journalisme contemporain n'étaient que des fretins durant mes jours. Les reporters d'aujourd'hui se seraient offert le plaisir de venir m'interviewer et de me filmer au pied de l'échafaud!

Toi aussi, tu sembles être intéressé par les profondeurs de l'âme d'un homme allant au supplice? J'ai des souvenirs très flous de cette journée odieuse. Un léger souffle de brise me caressant les cheveux, m'extirpant de mon absence noire. Pas de remords. Des regrets, peut-être. Mais je tâchais de ne point avoir de sentiments, ni de pensées, sinon un mot, un geste et je risquais de ne plus pouvoir me retenir et d'offrir un spectacle délicieux à tous les charognards m'entourant.

Je priais, citoyen. Et non seulement pour moi, pour Maximilien aussi. J'implorais le Seigneur de le rappeler dans son royaume avant que nous n'arrivions, qu'il lui soit épargné de nous voir tous mourir avant son tour. Comme tu sais, mon vúu ne fut point exaucé.