Le citoyen Maurice 
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

J'ai écrit à Marie-Antoinette

   

Salut et fraternité, citoyen Saint Just.

J'ai écrit à Marie Antoinette, veuve Capet, ci-devant ex-reine de France. La pauvre est très malheureuse. Tu me connais, citoyen, j'ai le cœur tendre. Alors je n'ai pas résisté à l'envie de la consoler, et je lui ai dit ma peine de la savoir en cet état. Depuis, elle sait que j'aimerais bien pouvoir la soulager.

Je ne crois pas avoir trahi la République, ni avoir renié mes convictions républicaines bien ancrées en apportant quelques mots de réconfort à une pauvre femme écrasée de douleur et noyée dans une grande détresse. En l'occurrence, elle n'est plus dangereuse en ce moment, puisqu'elle est incarcérée sur décision de la Convention. Dans ce cas, pourquoi pas un peu de charité? Pourquoi ne pas vouloir adoucir un petit peu ce terrible sort de prisonnière politique qui lui est infligé de manière aussi ignoble?

Rassure-toi, citoyen Saint Just. J'ai bien reçu ton message et, malgré le fait de m'apitoyer sur les victimes de tous les malheurs (sans distinction, mérités ou non), je ne risque pas pour autant de finir par confondre les victimes et les bourreaux. Sois tranquille, j'ai une cervelle, et une bonne.

Sans complaisance, j'ai signifié fermement à cette dame que tous les ennuis qui lui arrivent, elle en est elle-même l'origine, la cause. D'ailleurs, tous les aristocrates en sont aussi la cause, tous autant qu'ils sont! Ce n'est rien d'autre qu'une bande de parasites qui s'engraissent sur le dos du peuple.

Elle me répond qu'elle est innocente de tout ce dont on l'accuse. Je m'y attendais. Elle ne veut pas reconnaître ses torts. Mais il est au moins une chose pour laquelle elle est sûrement innocente, c'est cette infâme accusation d'inceste entre elle et son fils. L'avoir accusée de cela, c'est dégueulasse! Robespierre lui-même n'y a pas cru et s'est emporté violemment contre Hébert, lequel Hébert est à l'origine de ce coup monté.

Est-ce vraiment nécessaire de la guillotiner? D'autant plus qu'elle est (médicalement) condamnée et qu'il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre. Ses jours sont comptés. Les saignements de l'ex-reine sont les symptômes d'une grave maladie connue à mon époque comme étant un cancer de l'utérus, ce qui est toujours mortel pour une femme de ton siècle.

Autre chose: pourquoi l'avoir si cruellement séparée de ses enfants quand elle était en prison dans la tour du temple? Ça, je ne puis l'accepter. C'est hautement criminel de séparer une mère de ses enfants. Ne viens pas me dire que tu es d'accord avec cette façon de faire; et pourquoi n'es-tu pas intervenu pour empêcher cela? La Convention peut-elle être fière de torturer sadiquement une maman, fût-elle une ex-reine de France largement coupable?

Appelons un chat «un chat»; tout cela ternit quelque peu l'honneur de la République, par ailleurs si glorieuse. «Le peuple souffre lui aussi», me diras-tu. C'est d'accord, mais alors, faire souffrir gratuitement Marie Antoinette, est-ce que ça va diminuer la souffrance du peuple? Je ne le crois pas. De toute façon, il ne faut pas confondre la justice et la vengeance. Dis-moi que tu n'es pas en accord avec tout ça!

Fraternelles salutations!

Le citoyen Maurice



Citoyen Maurice,
 
Il te regarde la manière dont tu veux perdre ton temps, car, pour ma part, demander à la veuve Capet de reconnaître ses torts, c’est exactement ça. Il ne m’appartient pas de décider de la «nécessité» de la guillotiner; pour moi, tout crime doit être puni, mais c’est à la justice de se prononcer sur son sort. Quant au mal dont elle serait atteinte et dont tu es bien plus instruit que moi, au point d’en connaître les détails et l’issue, eh bien, pour ne pas confondre la justice et la vengeance, comme toi-même tu le souhaites, je te rappelle que le but n’étant pas de lui ôter la vie à tout prix, mais de châtier ses forfaits si elle est coupable, sa maladie ne peut rien y changer.

Pour ce qui est de son fils, je m’associe naturellement à la décision de l’Assemblée. Il ne s’agit nullement de «torturer une maman»; mais il convient de retirer les enfants aux mères indignes ou incapables de leur inculquer les bons principes de vie en société; ne le fait-on point à ton époque? Quelle éducation l’ex-reine pourrait-elle offrir à son fils, sinon celle qui viserait à en faire un futur tyran? Vu l’âge tendre de l’enfant, il fallait vite le soustraire à l’influence funeste de sa mère et de sa tante, et lui donner une éducation convenable à un futur citoyen de la République. Il n’est question ici que du bon sens.

Salut et fraternité, citoyen!

Louis Antoine Saint-Just