Lucile
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Enfance

    Citoyen Saint-Just,

L'Histoire a fait de vous l'archange de la révolution et bien que cette image soit très séduisante -en tout cas assez pour me donner un coup au cœur- j'aurais aimé savoir quel enfant puis adolescent vous avez été. Quels étaient vos jeux, vos rêves? Un homme est bien souvent défini par l'enfant qu'il a été et les rêves qu'il a nourri. Quand et comment est née votre envie de vous battre pour les idéaux de la Révolution? Qu'est-ce qui vous y a poussé? Serait-ce un élan du cœur mué en fanatisme passionné ou un effet de la raison poussée dans les tranchées de la réflexion, ou les deux?

Beaucoup jugent votre amitié avec Robespierre  ambiguë; libre à eux. L'amitié est un noble sentiment, pur et qui ne devrait pas prêter à de croustillantes pseudo-révélations. Ce que je désirerais savoir, c'est si vous avez aimé dans votre vie, car l'amour est l'amour -même si on le sacrifie à une cause. Avez-vous vraiment aimé Thérèse Gellé, pour qui vous auriez rompu avec votre mère?

Enfin, pensez-vous toujours avoir été juste? Parfois l'archange s'est mué en accusateur féroce, en un être impitoyable face à ses opposants. Ne pensez-vous pas que la clémence puisse être un atout?

J'espère que vous me pardonnerez ma curiosité et que vous daignerez m'éclairer.

Tout mon respect, citoyen Saint-Just.

Lucile

Citoyenne,
 
Je me suis engagé dans la Révolution guidé de la même soif de liberté et justice qui anime tout le peuple français qui retrouve l'indépendance et la nature. Quoi d'étonnant que je sois mû par le même élan que mes compatriotes? Les idéaux de la Révolution, les lois de la nature et les droits des hommes sont la justice et la raison mêmes; en les défendant je n'ai voulu que servir ma patrie. Vouloir être libre au milieu d'un peuple libre, cela s'appelle-t-il du «fanatisme»?

De même, je trouve étrange votre opposition entre clémence et justice; je ne crois point que l'une puisse exister en dehors de l'autre. La pitié pour le crime est faite pour ses complices, la clémence est réservée à la victime innocente, non à ses bourreaux. La vraie justice, qui terrasse les méchants et protège les malheureux, est clémente; le contraire serait un scandale. Je me suis toujours inspiré de ces principes et personne ne dira que j'ai prêté mes mains à l'iniquité.

Quant aux autres questions qui vous sont dictées, certes, par la curiosité pure, je suis navré de vous décevoir: je ne crois pas être un enfant ou un adolescent particulier digne d'une attention particulière. Mes rêves enfantins ne différaient pas de ceux des enfants de mon âge, et mes jeux, tant que je me souvienne, étaient les mêmes que ceux de mes camarades. Au collège, j'ai pris goût au jeu d'échecs et je m'amusais bien à faire rimer les mots. Quant aux histoires d'amour, citoyenne, vous conviendrez qu'elles ne regardent que ceux qui les ont vécues; l'amour ne peut être conçu sans la discrétion.

En espérant vous avoir satisfaite,

Salut et fraternité!
 
Louis Antoine Saint-Just