Aurora
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Dieu et la religion

    Mes respects, citoyen!

Quel bonheur de disposer de cette tribune pour communiquer avec toi et apporter (peut-être?) des réponses aux interrogations qui te concernent.

Tu es entré dans ma vie à l'âge où l'on commence à forger son esprit aux idées et aux concepts et où l'on a besoin de s'abreuver d'idéaux, pour s'aider à avancer et à envisager l'avenir. La révolution, passionnelle, conflictuelle, par nature rebelle, fut comme une adolescence politique qui m'a littéralement happée, comme toi, sans doute! Mes études et mon intérêt m'ont portée à m'intéresser de plus près à ton oeuvre et à tes actions. Il m'a donc fallu aller voir et chercher, au-delà de ces images caricaturales laissées par l'Histoire, au-delà, aussi, de ce statut d'icône, jeune et sublime, sur lequel on aurait pourtant tort de ne pas s'attarder. Mais je suis une femme, ceci expliquant peut-être, cela...

Visionnaire? On l'a souvent dit à ton propos. Pré-romantique et pré-communiste, aussi. Théoricien remarquable mais aussi homme d'action, on l'oublie souvent ou on l'occulte volontairement. Les missions aux armées du Nord et du Rhin que tu contribuas à réformer constituèrent une part importante dans ton engagement révolutionnaire. Néanmoins, et c'est là-dessus que j'aurais souhaité t'interroger, on décèle dans tes oeuvres -je pense notamment à «L'esprit de la révolution et de la constitution»- quelques paradoxes. Mais serions-nous humains si ce n'était pas le cas? Ma question concerne ton rapport à Dieu et à la religion en général. Tu crois en l'existence d'un Dieu éternel (on pourrait en discuter, je suis athée mais tu es un homme de ton temps!), mais tu y prône un retour à la religion des premiers chrétiens, débarrassée de ses multiples prédicateurs et de ses églises qui n'ont pour but que l'accumulation de leurs propres richesses. Tu t'opposes à la confusion entre le politique et le religieux, qui aboutirait fatalement à un État théocratique. Je te crois, en outre, convaincu, contrairement à Rousseau, que l'État de nature chez l'homme correspond à l'État social. Mais dis-moi, comment peut-on être républicain et croire malgré tout en la suprématie d'un ordre divin qui a largement servi à légitimer la royauté? À moins que la notion d'État prenne également un sens métaphysique? Je sais que tu n'as pas adhéré (comme Robespierre) au culte de l'être suprême, mais tout de même! Lorsque l'idéalisme côtoie le mysticisme, cela peut être dangereux, tu ne penses pas?

Mais ne te méprends pas, tu forces mon admiration, tu fus une extraordinaire espérance pour la Révolution et pour la France. Ne serait-ce que pour nous avoir laissé cette ambition -«La révolution doit s'arrêter à la perfection du bonheur»- sur laquelle nous devrions méditer chaque jour! J'aurai, pour ma part, un jour prochain, l'immense honneur d'expliquer à mon fils pourquoi il s'appelle Antoine (en espérant qu'il me pose la question!).

En guettant ta réponse,

Salut et fraternité

 Chère citoyenne,

J’ai lu ta lettre avec bien d’attention et je te remercie de l’intérêt que tu me manifestes et de cette opinion réfléchie et affectionnée que tu as bien voulu concevoir de ma personne, comme je suis honoré que tu aies donné un de mes prénoms à ton fils.

Tu as bien transcrit mes idées sur la religion et surtout sur la séparation de la politique et du sacerdoce. Il ne reste qu’un pas pour en venir à la réponse à ton interrogation; je l’ai donnée dans «L’esprit de la révolution» que tu cites.

Je n’admets point que la divinité puisse justifier le despotisme. L’homme est partout opprimé par le prêtre et par les dogmes, mais ni les dogmes ni le prêtre ne sont la divinité, et il ne convient point de les confondre avec le Dieu éternel qui existe, que l’on y croie ou non. Ce n’est point l’Évangile qui justifiait la royauté et ses crimes, c’est son travestissement théocratique opéré par le fanatisme ligué à la tyrannie. Des moeurs et de la charité, voilà le christianisme, où y vois-tu l’appui du despote? La vertu et la pauvreté prônées par le Christ sont des idéaux républicains et ne sont point propres à flatter l’orgueil de la royauté. La preuve en est que les états où l’Evangile est demeuré pur et inaltéré par les prêtres, sont devenus républicains, et ceux qui ont mis dans leur culte trop de splendeur et d’arrogance seront les derniers à reconquérir la liberté.

Si l’on réfléchit à ces maximes et prend le soin de distinguer les préceptes impérissables de la glose du clergé, on verra qu’il n’y a aucun obstacle pour qu’un républicain croie en Dieu. Le christianisme ne s’est jamais occupé de la cité, le royaume du Christ n’étant pas de ce monde. C’est de le pervertir donc que de le mettre à la vie civile. L’Évangile n’a voulu former que l’homme, ses vertus ne sont que les vertus privées; à ce titre, dans la République, la religion n’a d’autre place que la vie domestique des citoyens. La souveraineté divine est alors non point représentée mais figurée par la souveraineté de la nation.

De même, citoyenne, je ne vois point un grand danger à ce que «l’idéalisme côtoie le mysticisme». Crois-moi, les traîtres cyniques et les fripons adroits à qui le mot «divinité» brûle les lèvres, sont bien plus redoutables. Malheur à ceux qui vivent dans un temps où la vertu baisse les yeux. Quoi! Rougirait-on donc de la Providence, seul espoir de l’homme isolé qui, environné des sophismes, demande au ciel et le courage et la sagesse nécessaires pour faire triompher la vérité?

J’avoue sans hésiter que je crois en Dieu éternel. Je ne prétends point saisir sa nature, il n’en a point, et j’adhère au concept de l’Être suprême et bon créateur de l’univers. L’amour pour son auteur est doux et légitime, et je suis affligé de ton aveu d’être athée; n’est-ce pas malheureux pour une jeune mère? Je m’estimerais heureux si je pouvais te convaincre de ces vérités simples et consolantes.

Je reste, chère citoyenne, ton dévoué serviteur et concitoyen,

Louis Antoine Saint-Just