Citoyen Goursat
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

De la vertu d'un révolutionnaire

   

Je te salue, citoyen Saint Just!

Nous avons le même amour de la liberté et de la patrie. Les périls soudent les peuples contre la tyrannie.

L'homme n'est rien devant l'oeuvre de la Révolution. La Terreur s'imposait à la Révolution. Aussi vertueuse que puisse être la cause de la République, son idée s'impose à tous. Elle doit s'opposer avec vigueur à tous ses ennemis. C'est en ce sens qu'elle s'impose, comme un dictateur s'impose à ses opposants. En ce sens, nous pouvons parler de la «dictature de la République». À cette fin, elle doit être dirigée par des hommes, amoureux de l'intérêt général, au service du peuple. Mais la nature de l'homme rentre parfois en contradiction avec ce grand principe. Nous assistons parfois à la récréation de castes dirigeantes et l'intérêt particulier finit par précéder l'intérêt général. Lorsqu'on chasse le naturel, il revient toujours au galop.

Ainsi citoyen, estimes-tu être assez vertueux pour servir l'intérêt général? La vertu est-elle une condition nécessaire ou suffisante pour servir la république? As-tu déjà cédé à des intérêts claniques? Et enfin, penses-tu avoir des défauts inavouables qui pourraient être incompatibles avec ta charge républicaine?

Enfin, parle sans crainte. Je ne te juge pas et je ne te tuerai pas. Je cherche simplement à mieux embrasser ton oeuvre.


Vive la République! Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort!

Salut et fraternité!

P.-S. Je suis étonné, citoyen, que tu ne tutoies plus, au nom de l'égalité et de la fraternité, tes interlocuteurs. La lassitude du temps qui passe t'a fait prendre les défauts de la période postrévolutionnaire! (Bonjour à Maximilien!).


Citoyen Goursat (serait-ce Gorsas? Mais enfin, peu m’importe),

Ce recueil étrange de belles phrases qu’est ta lettre est étonnant; je dirais par moment que tu me cites, ce qui serait surprenant de la part d’un proche de Condorcet. Mais malgré tes belles tournures, nous n’avons certes par le même amour de la liberté. Jamais je ne parlerais de la «dictature» de la République! La République n’opprime point, elle incarne au contraire la volonté du peuple souverain dont elle est l’ouvrage; si elle se doit d’écraser la minorité monarchique qui lui fait la guerre, elle défend par cet acte même la souveraineté du peuple contre ceux qui osent se rebeller contre lui. Un dictateur, lui, est un rebelle qui usurpe ladite souveraineté et s’ impose face à la nation entière. Pourquoi donc vouloir confondre le peuple et une poignée de ses ennemis pour cette formule aussi sophistiquée que fausse? N’est-ce point une manière de cacher ses vices et ses faiblesses, ou pire encore; n’est-ce point que l’on attribue des «défauts inavouables» aux autres parce que l’on n’ose point révéler les siens propres, sa lâcheté ou sa traîtrise?

Je suis surpris, tant par ton audace de me faire savoir que tu ne daigneras pas me tuer (avais-tu pensé que j’aurai une crainte de parler franchement?) alors que l’assemblée avait mis hors la loi tes amis brissotins, que par tes paroles, car tu n’ignores point que je ne sers aucune faction quelle qu’elle soit, et que j’ai toujours combattu tout intérêt particulier, pour que le bien public triomphe, et aucune complaisance pour tes amis ne peut certes te fermer les yeux à cette vérité. On ne peut point être assez ou pas assez vertueux; on l’est ou on ne l’est point. Je dirai, pour ma part, que jamais je n’ai commis une action allant contre l’intérêt général et donc contre la loi, et je te mets au défi de prouver le contraire.

La liberté ou la mort!

L. A. Saint-Just