Théo
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Culte suprême, Louis Capet, incertitude et tout le respect que je vous dois

    Cher citoyen, défenseur de la liberté,
 
Bonjour à toi, je m'apelle Théo (Dieu en grec) et j'ai quatorze ans. Je suis passionné par l'Histoire -surtout par la période de la Révolution française. 
 
Tout d'abord, je dois te faire part de tout le respect que je te dois. En espérant que mes questions ne t'ennuient pas, je voudrais t'en poser quelques autres; je t'en avais déja envoyé une portant sur ton silence inexplicable à la Convention le 9 Thermidor. Et j'en profite pour m'en excuser car j'ai vu qu'elle avait déja été posée par un autre correspondant.
 
J'en viens donc à mes interrogations: 
 
Que penses-tu du culte de l'Être suprême instauré le 8 Juin 1794 par le citoyen Robespierre? Crois-tu que ce culte ait pu favoriser la loi du 10 Juin, celle de Prairial? Car le rapprochement entre les deux dates est très significatif et laisse suggérer beaucoup plus qu'un simple hasard...
 
Cela va te paraître étrange, mais j'aime aussi Louis Capet. Comme toi, je déteste toute forme de tyrannie, mais je me permets d'aimer Louis car il a fait lui aussi de bonnes actions durant son règne. Il a par exemple supprimé la torture et bien d'autres choses encore!
 
Donc crois-tu que ce soit un bon raisonnement?
 
J'en ai encore une dernière: est-ce vrai que ton ami(?) Couthon s'est, une nuit, enfermé dans un tonneau rempli d'eau glacée et qu'il en a perdu l'usage de ses jambes? 
 
En espérant ne pas avoir fait trop de fautes d'orthographe, je te remercie infiniment si tu réponds à mes quelques interrogations.
 
Veuille croire, citoyen vertueux, à tout le respect que je te dois,
 
Théo

Théo,

J'accueille avec plaisir ton message qui traduit une âme jeune, passionnée et ardente.

Tu as lu déjà certainement ma réponse sur le 9 thermidor pour apprendre qu'il n'y avait rien d'inexplicable dans ce silence.

Avec ta permission, je passe donc à l'Être suprême. Je crois en Dieu éternel et le culte de l'Être suprême qui le représente dans nos esprits, à mon adhésion. Quant à son rapport avec la loi du 22 prairial, les deux décrets ne traitent point de la même chose et n'ont rien en commun. Ce culte n'a point été instauré le 20 prairial comme tu sembles le croire, mais a été décrété par la Convention nationale un mois avant, le 18 floréal, sur le rapport de Robespierre sur les idées morales et religieuses dans une république. Une fête civile en l'honneur de l'Être suprême a été prévue pour le 20 prairial. Il est vrai que depuis ce décret les intriguants s'agitent avec une nouvelle audace cherchant à avilir les grands principes proclamés et que cette fête a peut-être servi de cadre à quelques révélations propres à conforter le rapporteur de la loi, mais il serait faux de croire qu'une telle loi s'improvise en deux jours… J'en conclus donc à la coïncidence de deux événements.

Cher Théo, je crois que sinon d'être hypocrite ou très naïf, on ne peut à la fois haïr sincèrement la tyrannie et aimer le tyran. Un despote peut être débonnaire et proclamer sa monarchie paternelle et bienfaisante, cela ne rend pas la tyrannie qu'il exerce moins odieuse; même si on dorait les entraves des esclaves, elles resteraient aussi lourdes à porter.

S'il veut entreprendre une bonne action, ce n'est jamais qu'un palliatif tant que la source du mal n'est point extirpée. Ainsi comme tu dis, Louis XVI avait aboli en 1787 la torture judiciaire tendant à arracher les aveux (question préalable, interrogatoire sur la sellette), mais nullement la torture en général, les châtiments corporels et les supplices atroces continuant à être donnés en spectacle partout dans son royaume. Seule l'Assemblée constituante l'avait réellement abolie.

Quant à Couthon, comme tous, je le sais frappé d'un terrible mal qui le prive de l'usage de ses jambes et je mentirais si je disais ne pas avoir ouï des rumeurs du genre de celles que tu rapportes qui courent (quoiqu'il y soit question de marécage plutôt que d'un tonneau). Mais je n'y attache aucune notion d'importance et je ne viendrai pas lui en demander l'explication.

Te souhaitant bonne chance dans l'étude de l'Histoire, je t'adresse mes fraternelles salutations.

Vive la République!

Louis Antoine Saint-Just