Compagnie des Indes
       

       
         
         

Marie

      Bonjour,

Je suis au lycée, et je me passionne pour la Révolution française depuis plusieurs années. Depuis quelques temps, je m'intéresse à une affaire assez trouble: celle de la compagnie des Indes et du complot de l'étranger. J'ai fait plusieurs recherches, et je pense que Fabre d'Églantine qu'on accuse d'avoir falsifié le décret n'est pas coupable. Plus on analyse cette affaire, et moins on peut croire à sa culpabilité. J'aurais aimé savoir ce que vous en pensez.

Merci.

 

       

 

       

Louis Antoine Saint-Just

      Bonjour,

Je ne suis point étonné d’apprendre que ce fripon de Fabre a trouvé un défenseur en votre personne; ce comédien habile a toujours su jouer à merveille sur les esprits et sur les âmes pour embrouiller les hommes et charmer la gente féminine. Même moi, il m’a cru dupé de sa vraie nature lorsqu’il nous a désignés, Maximilien et moi, pour recevoir ses perfides confidences.

Pour être franc avec vous, pour moi, il ne peut exister nul doute que Fabre fût le principal auteur de cette falsification scandaleuse du décret en question – le projet de ce décret portant les retouches de la main de Fabre, retrouvé dans les papiers de l’infâme Delaunay, les témoignages de ce dernier, de Chabot et surtout de Louis du Bas Rhin l’accablent irréfutablement.

Certes, si cet homme n’avait été coupable que d’avoir perverti un décret de la Convention dans le but de l’agiotage, il aurait mérité un châtiment exemplaire; mais nous avons à vaquer aux occupations autrement plus graves pour que le dossier d’un éhonté escroc démasqué retienne pour longtemps mon attention. Mais sachez que cette affaire n’est en réalité que l’une des facettes d’une horrible conspiration, un procédé tant habile que répugnant pour corrompre les représentants du peuple et faciliter ainsi le scandale et la révolte aristocratique. Royaliste de tout temps, dissimulant lâchement ses penchants profonds, Fabre, de concert criminel avec ses autres complices, s’est mis à la tête du parti servant l’étranger et a trempé directement dans son complot. Il usa de toutes les intrigues des autres factions pour avilir la représentation nationale, renverser le gouvernement, forcer le peuple à haïr la liberté et empêcher de constituer la République. Ses liaisons, sa conduite depuis 5 ans, ses perfidies et ses escroqueries – tout le désigne comme un faux patriote et un conspirateur dangereux, ami de Dumouriez et de d’Orléans, complice de l’étranger.

Ces conclusions, citoyenne, ont fait l’objet de mon rapport à l’Assemblée Nationale, suivi de la mise en jugement des coupables, Fabre en tête, car les factions criminelles doivent être immolées afin que la République puisse vivre. C’est la mollesse qui nous perdra, jamais la fermeté et la justice.

Salut et fraternité,
Louis Antoine Saint-Just
         
         

Marie

      Bonjour,

Excusez-moi citoyen, mais vous dites que les surcharges sur ce décret sont de la main de Fabre. Or tous les livres que j'ai consultés, et qui traitaient de cette affaire, affirment que les surcharges sont de Delaunay.

De plus, vous dites que ce sont les témoignages de Chabot et de Louis du Bas-Rhin qui l'accablent, mais peut-on faire confiance à ces deux personnages? Chabot n'a pas arrêté de revenir sur ses déclarations et Louis du Bas-Rhin faisait partie du comité de sûreté générale que Fabre a attaqué. Je pense surtout que cette affaire n'a été qu'un prétexte pour vous débarrasser d'un personnage et d'une faction gênante qui au contraire de perdre la République aurait pu la sauver puisque celle-ci est morte le 16 Germinal An II.

Marie
         
         

Louis Antoine Saint-Just

      Citoyenne,

Décidément, avec vous, mon étonnement ne cesse de grandir; vous approchez pourtant d’un âge où il n’est plus permis d’être naïf. D’ailleurs, jusqu’à présent, j’avoue moi-même avoir la naïveté de croire que la République ne peut s’éteindre avec l’élimination de quelques pourris et quelques méchants, bien au contraire. J’allais même jusqu’à m'imaginer que la République française, une et indivisible, est toujours en vie. Mais puisque vous dites le contraire, il ne me reste évidemment qu’à me faire à l’idée que la préservation des traîtres et des corrompus est la condition sine qua non à sa survie, et qu’elle dépérit avec leur disparition!

Non, mais comment une faction à la solde de l’étranger dont le voeu le plus cher est de relever le trône sur les ruines de la Patrie, comment, je vous le demande, cette secte criminelle pourrait-elle sauver la République? La faction de Dumouriez et d’Orléans, qui voulait borner la révolution à un changement de dynastie, peut-elle aimer la République? Non.

Si les écrits que vous avez bien voulu consulter blanchissent Fabre, il est sûrement innocent. La tâche paraît bien facile - il n’est point impossible d'imaginer des ouvrages où Dumouriez, Lacroix ou Launay le seront aussi, n’est-ce pas, sans mentionner Danton? Et pensez donc à toutes les jérémiades royalistes qui lavent Louis Capet de ses crimes et font de lui un saint martyr! S'ils sont innocents, Fabre l'est aussi, cela ne fait aucun doute.

Certes, les révélations de Chabot sont troubles. La conduite de Fabre tout au long de la révolution l’est encore plus. Fabre fut de tout temps royaliste dans le fond de son cœur. Il usa de toutes les intrigues des autres pour intriguer par elles, cherchant un fripon ou un imprudent pour instrument de ses desseins. Pour ne point partager leurs périls ou pour s'assurer la réputation d'un citoyen probe et pouvoir continuer ainsi son jeu d'intrigues, Fabre dénonçait les uns de ses comparses comme Chabot, puis était à son tour dénoncé par ce même Chabot. Vous le croyez personnage dont les aspirations furent de sauver la République? Vous seriez, parmi ceux qui avaient à côtoyer Fabre, bien seule à le considérer ainsi. Quant à moi, je vois dans l'agitation de Fabre les turpitudes d'un conspirateur qui se sachant menacé, et tourmenté par la crainte d'être démasqué, redouble ses attaques perfides espérant brouiller les pistes, remettre le sort de la liberté entre les mains du modérantisme, proscrire les vrais amis de la liberté, et voir ainsi le gouvernement révolutionnaire anéanti et lui impuni et au sommet de l’intrigue. Panégyriste de d’Orléans, ami de Dumouriez, intime de Danton, en quoi ce parcours ne corrobore-t-il pas les paroles de Chabot qui dit Fabre complice de l’étranger, et il paraît s’y connaître étant lui-même son acolyte? Non pas Chabot, mais Launay accuse Fabre de falsification, et c’est dans ses papiers que l’on trouva le projet de décret raturé. Que les surcharges soient l'ouvrage de Delaunay seul, ou de concert avec Fabre, peu importe. Ce qui importe, c'est que le faux décret présenté au secrétariat par lui et Delaunay, porte incontestablement la signature de Fabre. Sans doute doit-on prendre en considération les assurances de ce fripon qui a l'impudence de déclarer l’avoir signé sans le lire…

Vous mettez en doute les dénonciations des dénoncés par Fabre, mais trouvez acceptable les accusations portées par lui contre ses accusateurs? Quand toute l’Europe est convaincue du royalisme de Danton et de Fabre, quand notre ambassadeur en Suisse nous avise de la consternation des émigrés à la nouvelle de l’arrestation de Fabre, vous vous refusez à ouvrir les yeux sur ses forfaits. Le supplice des royalistes ne peut point compromettre la liberté, comme la justice ne peut point nous perdre, mais l’aveuglement et l’indulgence.

Avec mon salut,
Louis-Antoine Saint-Just