Roger
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Citation

   

Bonne année à vous, citoyen.

Pouvez-vous me dire à quelle occasion et à quelle date vous avez prononcé ou écrit cette citation: «Pas de liberté pour les ennemis de la liberté».

Révolutionnairement vôtre,

Roger



Citoyen Roger,

Tu flattes généreusement ma mémoire si tu me crois capable de reproduire avec une exactitude exemplaire, comme il est demandé dans ton message, la minute précise de toutes les phrases que j'ai jamais dites ou écrites s'il faut en tenir un registre … Je n'en suis pas plus capable que n'importe quel autre Français, et en ce moment, ma tête est prise bien plus par la campagne militaire de nos armées que par mes discours.

Mais même si je ne me rappelle pas le bon instant où j'aurais dit ladite citation, ni même de l'avoir formulée ainsi, ceci n'enlève rien de sa vérité, ni de mon adhésion à cet aphorisme superbe. J'avais plusieurs fois dit, et je le soutiendrai encore avec vigueur, qu'il n'y pas de prospérité ni de tranquillité à espérer dans la République tant que les ennemis de la liberté respirent et peuvent lui nuire. Les partisans de la tyrannie ne respirent que notre perte, et chaque jour ils font un ennemi de plus à la liberté. Pourquoi donc laisserons-nous les mains libres à la contre-révolution alors qu'elle ne veut qu'une chose, le renversement du gouvernement du peuple et le rétablissement de la monarchie? Je conclus que, pour la survie du peuple libre, la patrie doit être purgée de ses ennemis déclarés; il faut, pour constituer la liberté, foudroyer l'aristocratie et chasser ce parti opposé au nouvel ordre des choses qui jamais ne peut faire de paix avec nous. Nous avons une république à affermir; or, on ne peut y être que citoyen.

Répétons donc, en ce jour et cette heure qu'il n'y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté!

Vivre libre ou mourir!

Louis Antoine Saint-Just


Citoyen Saint-Just,

Merci à toi, ta réponse à permis à mon poisson de se noyer. Point de désespoir, il était vieux et souffreteux.

Il n'est cependant point de hasard, cette citation ne m'est pas venue à l'esprit par quelconque lubie, il s'agit d'un devoir scolaire, qui retrace les grands événements de la Révolution française. Ce que je me demande aujourd'hui (démarche simpliste, je te l'accorde), c'est pourquoi le corps enseignant moderne et semble-t-il ignorant, cherche des réponses qu'ils n'ont pas à travers des élèves qui par définition sont plus ignorants que lui. En bref, sur ce sujet, je m'interroge sur l'utilité de ce genre de question qui au demeurant n'apporte pas une qualité d'enseignement suffisante pour justifier le salaire de ces fainéants.

Les privilèges existent toujours, et ton sacrifice ne nous a pas apporté la solution au partage des richesses dans notre beau pays. J'aimerais savoir ce que tu en penses après tout ce temps. As-tu le sentiment que le temps est venu de reprendre le flambeau de la révolution, et si c'est le cas, crois-tu que la terreur serait aujourd'hui de mise. Vive la France, citoyen, et à bientôt de te lire.

Roger



Citoyen Roger,

Je comprends ta déception vis-à-vis de tes professeurs. Je peux t’assurer que -à part quelques exceptions- les miens ne valaient guère mieux que leurs bréviaires poussiéreux. Pourquoi n’adresserais-tu pas à tes enseignants la même question que tu me poses à leur sujet afin qu’ils puissent profiter de tes remarques philosophiques?

En outre, je crois qu’il serait ambitieux de ma part d’émettre une opinion sur la France de ton temps, mais toi, qui t’interroges sur bien des choses, tu n’auras certes pas de peine à me dire si la flamme de la révolution des droits de l’homme brûle toujours. Fonder une république, c’est ôter au peuple le moins de pouvoir possible. Tant donc que le peuple n’obéit qu’aux lois qui sont l’expression de sa volonté, tant qu’il surveille étroitement son gouvernement et est prémuni contre tout abus du magistrat, tant que la déclaration de ses droits reste une loi suprême, la liberté publique est garantie.

Quant à la terreur, n’oublie pas que cette arme terrible est l’ouvrage de l’étranger qui a apporté parmi nous la sédition fratricide et le projet de la famine. Elle est donc étrangère à la nature de la révolution. Nous avons bien fait de retourner la terreur contre les pervers qui cherchaient à anéantir la République, car il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent l’être par la raison, tant que la minorité monarchique nous faisant la guerre, n’est pas domptée. Jamais la terreur ne doit être dirigée contre le peuple, mais contre ses seuls ennemis! Une République forte et bien assise, dispose dans son sein bien de courage civique pour écraser tout malfaiteur ou magistrat indigne par la loi qui protège l’innocence du crime. Or, si les fondements de la République ne sont pas en péril et le salut public n’est pas compromis, contre quel ennemi faudrait-il diriger la terreur?

Telles sont, Citoyen, mes réflexions au sujet des questions que tu m’avais adressées. J’espère que tu les trouveras suffisantes et à ton goût.

En te souhaitant bonne continuation de tes études -aussi agaçant que fussent tes instituteurs,

Salut et fraternité,


Louis Antoine Saint-Just




Citoyen Saint-Just,

Pour répondre à ta question, il faut d'abord observer les modifications de comportement de la gent humaine depuis plus de deux siècles.

Aujourd'hui, le citoyen français ne sais plus s'occuper l'esprit autrement qu'en comptant ses deniers, jouer à avoir l'air d'autre chose que ce qu'il est vraiment et prendre du bon temps.

L'esprit de la Révolution ne se retrouve que dans quelques couches des jeunes populations les plus fanatiques.

D'après ce que je sais, notre jeunesse est très attachée aux droits de l'homme, mais elle n'a pas appris à penser à son avenir, déformée par la publicité et la facilité que lui procure une génération de parents idiots qui pensent que la vie se résume à gérer ses loisirs en contemplant tous les jours son image.

La garantie de pouvoir du peuple sur la gouvernance qu'aurait dû nous offrir la république que tu as si chèrement défendue a été récupérée par les grands capitalistes de ce monde moderne. L'oligarchie a remporté une cinglante victoire sur le socialisme primaire des philosophes qui ont participé à la modification de la constitution. Maintenant quelques familles richissimes imposent leur loi au reste de l'humanité.

Citoyen, je te le dis, si la révolution n'est pas en marche, elle gronde partout dans le monde, mais tant que la religion tiendra les populations pauvres et l'argent les peuples instruits, l'absence de foi en soi continuera à pourrir l'esprit de l'être humain, le conduisant peu à peu à détruire son devenir.

Je te salue citoyen Saint-Just, je te souhaite paix et félicité.

Roger


Citoyen Roger,

Je suis attristé par l’image de ta société que tu m’as dressée, mais je remarque qu’elle n’est en réalité guère différente de celle qu’on aurait pu brosser de la France à la veille de la Révolution. Penses-tu que beaucoup vivaient autrement qu’en «comptant leurs deniers et en jouant à avoir l'air d'autre chose que ce qu'ils sont vraiment»? N’enviait-on point son prochain si celui-là avait un sou de plus? Songeait-on à autre chose qu’à être plus fou que le voisin et à fouler aux pieds la raison et la morale? Les intérêts du peuple n’étaient-ils méprisés au profit de quelques maisons riches et puissantes?

J’ai connu cela, citoyen, et j’en languissais et je m’en révoltais, aussi consterné que je te sens consterné, toi. Et j’ai vu de mes propres yeux la nation briser les chaînes dont sa raison fut accablée, reconquérir sa liberté et ses droits, et se régénérer en cherchant à retrouver les fondements d’une société juste et fraternelle. N’est-ce point merveilleux et ne crois-tu pas que c’est l’avenir dont la France est digne?

Salut et fraternité, citoyen!

Louis Antoine Saint-Just