JM Manzoni
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Blérancourt

    Je suis ce jour citoyenne de Blérancourt. Vous en souvient-il, un fort beau village de 1300 âmes, entre Noyonnais et Chaunois. Nous y cultivons encore votre souvenir qui nous est cher. Votre maison, présentement syndicat d'initiative, offre des cours d'informatique aux enfants. Elle fut restaurée il y a quelques années, je ne sais si votre esprit y rode toujours. Un seul café, une étude de notaire désertée par maître Gellé, nous vous cherchons et ne vous trouvons point. Où êtes-vous citoyen? A Blérancourt qui fut la scène de répétition de vos futurs exploits?

Chère future payse,

Vous me mandez le sort que connaît ma demeure; je suis heureusement étonné d'apprendre qu'elle est encore debout à votre époque, et c'est tant mieux si elle vous est tant soit peu utile.

Me tromperais-je en supposant qu'au village, bien des choses sont restées comme auparavant? La sempiternelle étude de Gellé, l'hostellerie de Thuillier-père, l'hôpital, vous verrez, ils vous survivront comme ils m'ont survécu. Le marché une fois chaque mois, le courrier deux fois par semaine, la fête patronale au mois d'août, autant de divertissements que leur manque. D'ailleurs, si Blérancourt comptait 1300 âmes, ce seraient les meilleures années de son existence. Il y en a à peine un millier.

J'aime certes Blérancourt comme un beau souvenir d'une enfance délicieuse et d'une jeunesse ardente, je la porterai toujours dans mon coeur. Parfois mon coeur se serre ici à Paris lorsque je pense à ses ruelles, à ses paysages, à notre petite maison et à ma mère, que je ne reverrai probablement jamais. Ne le prenez pas pour offense, chère compatriote, mais ne vous abusez pas: lorsque j'ai quitté Blérancourt, je savais que c'était pour n'y point revenir.

Ne cherchez donc point mon esprit entre les murs d'une maison. Les hommes meurent, les corps redeviennent poussière, mais les idées restent et gouvernent le monde. On peut immoler les défenseurs de la révolution, mais leur esprit survivra dans le coeur de ceux qui chérissent leur souvenir. Je ne peux me souhaiter un meilleur abri dans les siècles que la mémoire d'une fille du peuple à qui j'ai consacré toute ma vie.

Je suis, chère citoyenne, votre sincère et dévoué concitoyen et compatriote,

Louis Antoine Saint-Just