Justine
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Blaise Pascal et Figure maternelle

    Bonjour citoyen Saint-Just,

Tout d'abord, je tiens à m'excuser: je vous avais déjà écrit une lettre il y a trois ans (sur la République); néanmoins, ma qualité rédactionnelle de l'époque laissait vraiment à désirer, ou plutôt mes marques de politesse étaient quelque peu restreintes, sinon inexistantes... J'espère donc que vous pardonnerez ce fâcheux «oubli» que je vous prierai de mettre sur le compte de l'âge (j'avais alors treize ans).

Aujourd'hui, j'ai seize ans et deux autres questions me démangent l'esprit:

- Que pensez-vous de l'oeuvre de Blaise Pascal? Car cette année, en terminale littéraire, nous étudions son œuvre posthume, les «Pensées». Dedans, Pascal y explique ce qu'il appelle la «pensée de derrière». Pour lui, le régime politique de l'époque (monarchie absolue) comportait des failles, mais il ne fallait pas troubler l'ordre social. D'un point de vue personnel, je suis assez sceptique vis-à-vis de cette manière de penser, car je pense que quiconque est capable de remarquer les failles d'un régime politique ne doit pas rester passif. Mais peut-être me trompé-je...

- Ma seconde question est d'ordre plus personnel. J'ai lu dans une de vos nombreuses biographies que, pour vous, votre mère était d'une «autorité étouffante» (pardonnez-moi de rapporter des paroles de journalistes, personnes que je méprise au moins autant que vous). Est-ce vrai? Quels rapports entreteniez-vous avec votre mère?

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mon admiration la plus vive.

Vive la République!

Citoyenne Justine


Citoyenne,

Les préoccupations constantes au sein du gouvernement me laissent peu de loisir pour la correspondance privée; aussi je vous prie d'excuser quelque retard que cette réponse a pu mettre à venir.

J'ai lu Pascal à mes heures; je l'ai trouvé animé d'une foi profonde, dévote presque; cela est naturellement peu propre à examiner l'esprit des gouvernements et des régimes politiques. Il oppose aux lois naturelles l'action divine, et quoiqu'il démontre aussi que l'autorité des lois et des puissances n'est établie que sur la folie, et que les lois ni la propriété n'ont pas la raison comme fondement, il aboutit à la conclusion que vous citez. Or, il ne convient pas de confondre la paix sociale avec l'accalmie avant la tempête. Montesquieu avait aussi dit qu'une société corrompue tend à se conserver naturellement; mais j'observe qu'elle n'en doit pas moins chercher à se rendre meilleure, sinon elle ne se conserverait point longtemps et ne ferait que retarder sa fin terrible.

Pour répondre à votre deuxième question, je crois qu'il y a un âge – étant vous-même jeune, vous devez bien le sentir – où toute autorité vous paraît étouffante, et la tutelle paternelle, par-dessus tout. Je n'en été pas une exception et ai certainement dû causer à ma mère quelques chagrins dans ma jeunesse, mais naturellement, je nourris indéfectiblement pour elle des sentiments profonds d'affection et de piété filiale que je conserverai jusqu'à mon dernier souffle.

J'espère, Citoyenne, que cette réponse donne pleinement satisfaction à vos interrogations.

Salut et fraternité!

Louis Antoine Saint-Just