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Audrey 
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Héphaïstion
Héphaïstion

Seigneur Héphaïstion



    Cher et honorable Héphaïstion,

Pardonnez-moi donc de vous embêter mais, ne recevant plus de vos nouvelles, je m'inquiète pour vous.

Vous aimez lire vous aussi? Vous m'en voyez ravie! Avez-vous lu l'Iliade et l'Odyssée d'Homère? J'ai ces livres dans ma chambre. Si seulement on pouvait trouver le moyen de défier le temps, pour que je puisse vous inviter chez moi, et dans ma chambre, je vous les aurais prêtés de bon cœur!

J'ai relu ma lettre et j'ai ressenti de la honte, car j'ai réalisé que je suis une grosse égoïste -et je le regrette. Je n'aurais jamais dû me confier comme je l'ai fait. En vérité, j'ai peur de me confier et de m'ouvrir aux gens de peur de passer pour égoïste; alors, certaines choses pèsent lourd au fond de mon cœur.

Vous voulez en savoir plus sur moi? J'en suis fort honorée. J'habite dans les Hautes Pyrénées. Oh! cette région n'est guère apparue à votre époque; ce sont des montagnes. J'ai un père qui ne s'occupe guère de moi -il est toujours absent- une mère, une sœur avec laquelle je ne m'entends pas et un petit chien nommé Bounty. À l'école où je vais, je n'ai pas d'amis et des bandes d'adolescents m'ont prise comme souffre-douleur. Je me sens si seule, et tellement de choses pèsent au fond de moi! plus que je n'ose dire.

Mais assez parlé de moi: parlons plutôt de vous. J'ai encore plusieurs questions à vous poser, si cela ne vous dérange pas. Déjà, j'aimerais savoir comment vous allez. Êtes-vous en bonne santé?

Quelle taille faites-vous? Et, pardonnez cette question déplacée, combien pesez-vous?

Quel est le nom de votre épouse?

Je sais que vous êtes amoureux d'Alexandre (enfin, c'est mon professeur d'histoire qui l'a dit). Êtes-vous tombé amoureux de lui au premier regard?
 
Pouvez-vous me raconter, si cela ne vous dérange pas, votre enfance et vos batailles? Si cela vous embête ou vous fatigue, ne vous en faites pas, je comprendrais très bien.

Et pouvez-vous, s'il vous plaît, me raconter un peu la vie de votre monarque, Alexandre de Macédoine?

Je vous fais un gros bisou sur la joue. Avec tous mes respects, vénérable Héphaïstion!

Audrey

P.-S.: Envoyez, si cela ne vous embête pas, le bonjour à Alexandre le Grand de ma part et faites-lui aussi un gros bisou sur la joue de ma part!


Mœmactérion, le Vingtième jour du cycle Athénien.

Audrey!

Le souvenir de tes mots, et de tes encouragements me revient comme un chant dont je ne pourrais me séparer. Ta fidélité me donne du courage et efface mon inquiétude quant à ces échanges épistolaires que je crains ne plus pouvoir honorer aussi longtemps que je le souhaiterais. Pardonne ma négligence et mon retard. Dans mon monde, à mon époque, les lois, les genres et les événements restent souvent imprévisible. Permets-moi de te répondre, alors que je suis dans une bien meilleure forme que les semaines passées.

Durant mon repos, j'ai eu la douce satisfaction de pouvoir m'adonner à la lecture! C'est presque un luxe, mais lorsque l'on a ordre de ne pas quitter la couche, on se permet quelques distractions; aussi, j'ai relu les exploits du grand Achille et, lorsque j'étais trop épuisé pour tenir les papyrus, un ami se chargeait de me narrer cette histoire fabuleuse.

Je suis quelque peu mécontent d'apprendre que tu ne t'apprécies pas et que les gens te jugent. Je suis certain que tu es très jolie. Tes mots sont beaux, tu es quelqu'un de passionné et d'agréable. Les gens se trompent souvent au premier regard, et puis, la sagesse les prend sous son aile et tout change. Ta peur du sang et des papillons est amusante; moi, j'ai longtemps eu peur des reptiles et Alexandre lui-même a longtemps eu peur de se nourrir de pain depuis le jour où il a eu le malheur de croquer une bouchée avariée. Les craintes ne sont pas risibles; seulement, certaines d'entre elles peuvent être dépassées avec de la volonté. Non sans courage.

Tu me demandes de parler de moi, de mon caractère... Je dirais, pour résumer, que je suis obstiné, optimiste et obligeant. Cela me définit bien. Je sais être passionné, brutal, doux, violent, fidèle, sérieux et ambitieux.

J'ai aussi longuement lu certaines lettres sur ce film. Je ne serai jamais dans la possibilité de voir ce qui s'y joue, mais on me conte la beauté d'un Jared, que je veux bien croire. J'aime écouter de la musique, oui, faire la fête également. Je jouais de quelques cordes lorsque j'étais enfant, mais l'on m'a rapidement donné d'autres jouets, plus tranchants. J'aime la nourriture également! Un agneau bien tendre, des céréales dorées, des fruits murs et tendres. Voilà! J'ai faim! Alexandre ne devrait pas tarder à me rejoindre. Nous devions converser et manger ensemble. Le cadre s'y prêtera allègrement: là, d'où je t'écris, la vue est sublime.

N'aie aucune crainte de te sentir égoïste ou possessive: si je survis, c'est bel et bien grâce à des esprits comme le tien, sages et sains. Te lire à nouveau me fera le plus grand bien. Mon amitié et ma force t'accompagnent, Audrey.

Je prie en ton nom. Cette nuit, demain, et toujours.

Hφαιστίων

Cher Héphaïstion,

Ne vous en faites pas pour votre retard; je comprends très bien. Moi aussi, je suis occupée; j'ai un exposé sur les frigos (qui m'ennuie au plus possible), à faire avec un camarade de classe, que je n'aime pas trop, car il n'arrête pas de se croire plus haut que les autres et il me rabaisse en disant que je m'habille mal. Alors, l'exposé se passe assez mal et on se prend la tête souvent.

Je suis contente que vous alliez mieux; vraiment, ça me fait plaisir. Vous avez eu peur des reptiles? Je l'ignorais; je vais vous raconter une petite anecdote là-dessus qui m'est arrivée. Un jour où mon cousin et moi rentrions d'un vide grenier, nous traversions l'herbe haute et puis, soudain, mon cousin me dit: «Audrey, ne bouge pas, surtout ne bouge pas.» Je lui demande pourquoi; il me dit: «il y a un serpent en face de nous.» Et là, je vois le serpent, un serpent tout vert qui se fondait avec l'herbe, la tête dressée, prêt à nous mordre. Alors, nous nous sommes mis à marcher tout doucement, le serpent nous suivait des yeux et, après, quand nous sommes arrivés sur la route, nous nous sommes sauvés en courant comme des fous. La peur de notre vie! Pardonnez-moi si cette anecdote amplifie votre peur des reptiles.

J'aurais adoré vous inviter dans ma maison pour vous montrer tous mes livres.

J'ai lu dans vos lettres que vous aviez une épouse: comment l'avez-vous rencontrée?

Je l'ai vu ce fameux film, avec cet acteur qui vous interprète; il n'est pas mal du tout, il est même très bien, sauf qu'il manque le bout où Alexandre est en Égypte. Mais on voit beaucoup de choses. Malheureusement, ce film fut un flop et je me demande pourquoi.

Merci de pas vous être moqué de moi, quand je vous ai dit ça. C'est vrai, c'est amusant le sang. C'est à cause d'un accident qui m'est arrivé quand j'étais petite. J'avais sept ans et je jouais sur une chaise; la chaise est tombée et son pied est entré dans ma joue avec violence. Je faisais une hémorragie, je perdais la moitié de mon sang. Et j'étais morte de peur devant tout ce sang rouge sur mes mains, sur le sol; mon pyjama était également plein de sang. C'était affreux et rien que de vous le raconter, je suis crispée. Vite, vite, mes parents ont essayé de stopper l'hémorragie, qui ne faisait qu'empirer, et mon pyjama, de bleu qu'il était, est devenu rouge. Alors, ils m'ont mise la tête dans le lavabo et ils ont pris un médicament et me l'ont mis dans la bouche et ç'a calmé l'hémorragie. Je suis allée me coucher tard, mes parents étant restés avec moi parce que j'avais peur, sans dormir de la nuit.

J'aimerais bien que vous me racontiez vos batailles. Et vos conquêtes. Et les livres que vous lisez.
Que faites-vous, quand vous ne faites pas de conquêtes? De quoi est faite votre armure? Pour votre taille, à mon époque, on vous dit plus grand et plus imposant qu'Alexandre.

Votre professeur, comment s'appelait-il? Moi, quand j'étais petite, j'avais, quoi, 5 ans, j'ai eu une maîtresse; je me rappelle qu'elle m'a ligotée serrée à une chaise avec du gros fil blanc.

Quel âge avez-vous?

Je crois que ce sera tout, monsieur Héphaïstion, pour aujourd'hui. Je vous écrirai très souvent.

Je vous fais un gros bisou sur la joue.

Audrey

P.-S. Envoyez le bonjour de ma part à votre ami Alexandre ainsi qu'un gros bisou de ma part également.

P.-S. bis: Pardonnez la longueur de ma lettre.


Gamélion, le troisième jour,

Audrey

Je suis heureux de lire une si longue missive, et j'espère réchauffer ton cœur en t'apprenant que ma santé ne se détériore plus. Elle s'améliore même, de jour en jour. J'ai une diète de grenades prescrite par un médecin de Darius et elle est, somme toute, efficace!

Tu me parles d'un exposé sur les frigos et j'avoue ne pas savoir de quoi il s'agit. Est-ce là un travail que tu te dois de rédiger pour ton Maître? Travailler avec quelqu'un que l'on n'apprécie que moyennement fait, hélas, partie des choses courantes de la vie. Même pour les rois, et surtout dans l'armée. Le camp est le même et les convictions devraient l'être, mais parfois la barrière du peuple suffit à attiser la haine que les uns ont pour les autres. Il faut faire preuve de sagesse et de tolérance et avancer dans la même direction, si cela est la meilleure solution. J'espère que mon conseil ne te parvient pas trop tard et que tu as su rester tempérée et focalisée sur tes aspirations. Les études sont une chance inouïe, presque rare, là d'où je t'écris. Montre-toi à la hauteur d'un pareil privilège!

Ma peur des reptiles me terrorisait lorsque j'étais plus jeune et j'avoue que dans ta situation, face à un serpent des hautes herbes, je n'aurais pas joué au plus malin non plus!

J'ai rencontré mon épouse peu de temps après avoir découvert Babylone. Alexandre décida d'organiser de grandes noces pour unifier ses peuples. J'ai eu droit à la plus jolie vierge parmi les princesses, mais inutile de t'expliquer que je n'ai d'intérêt pour elle que lorsqu'on m'en intime l'ordre. Et le seul à m'intimer de porter affection et déférence à mon épouse reste mon Roi. Ceci dit, elle est traitée aussi bien qu'une reine et reste gracieuse et pertinente. Je n'en demandais pas tant, mais affirmer qu'elle est mon Amour ne serait qu'une mascarade.

Je trouve bien dommage que l'Égypte soit absente de ce film dont beaucoup de personnes me parlent parce qu'il s'agit d'une contrée merveilleuse et envoûtante. J'espère que son éclat est intact dans ton monde. Alexandre l'aurait voulu, comme je le veux.

Te raconter ici mes batailles et nos conquêtes serait décidément bien long et des scribes s'y attèlent, avec notre aval, pour narrer au plus près les faits. J'espère que ces tablettes parviendront jusqu'à ton époque. Lorsque je ne combats pas, je me repose. Je soigne mes blessures la plupart du temps et, si cela m'est permis, je traite mes correspondances, je m'intéresse aussi à l'art et aux tissus. Toute cette culture dite barbare me fascine. Je m'émerveille devant une fleur ou une pièce d'orfèvrerie. Cela reste important pour moi d'aller au cœur du peuple et de constater son épanouissement, ses changements, sa richesse et sa culture!

Mon armure la plus belle est en or! C'est un véritable bijou! Alexandre dit que je suis l'égal d'Apollon lorsque je la porte, et même s'il est vrai que je suis un peu plus grand que lui, la comparaison me gêne autant qu'elle me flatte. Je ne souhaite pas attiser le courroux du soleil, et je ne décide de m'en parer qu'en de très rares occasions. Elle est également très lourde, ce qui m'empêche de la porter pour me battre. Je reste fidèle à un cuir très épais et de bonnes jambières, et à quelques pièces de métal pour le plastron mais aussi un casque de bonne facture.

Mon professeur le plus éminent était Aristote... Un très grand sage. Je te conseille vivement ses écrits et pensées, s'ils te sont disponibles!

Je t'embrasse également et transmets ton affection à mon Seigneur qui, je l'espère, daignera te répondre personnellement.

Héphaïstion

Cher Héphaïstion,

Je suis bien contente que votre santé s'améliore, je peux vous dire que le nom de votre maladie, c'est la fièvre des Indes. Vous avez chopé ça dans les Indes.

Moi, j'ai perdu mon grand-père la semaine dernière, on l'a incinéré et le dimanche nous sommes allés chez lui pour récupérer des bibelots, des souvenirs (moi, j'ai récupéré une panthère, un bateau et un coq en coquillage). Il en avait beaucoup car on va vendre la maison et on va donner les meubles et ses habits à Emmaüs, une œuvre caritative (une œuvre caritative, c'est une œuvre qui fait le bien autour d'elle: on donne soit les affaires des morts tels que les meubles et tout ça, soit ce que nous donnons nous-mêmes, et après elle redonne aux pauvres pour qu'ils aient une vie meilleure).

Un exposé, c'est un travail que l'on doit rédiger à un ou à plusieurs. Depuis le temps, je l’ai rendu et j’ai eu... neuf sur vingt, ce qui est une note basse. Mais quand on déteste quelqu’un, on a du mal à bien travailler. Avant, je fréquentais ce garçon par force: mes profs le voulaient parce qu'il était nouveau à l'école et que je devais le guider. J’ai vite découvert que c'est un manipulateur et un narcissique, il ne pense qu'à lui. J'en ai vite eu assez de ses manières.

Un frigo, c'est une gigantesque machine où on met la nourriture, les boissons pour qu'elles ne pourrissent pas, cela fonctionne à l'électricité. C'est une machine de notre époque, car je vous écris de 2010.

J’aimerais vous poser encore quelques questions: à votre époque, est-ce que les hommes et les femmes sont égaux? Quel temps fait-il chez vous? Quels genres de livres lisez-vous? Comment sont faits les livres à votre époque?

En ce moment, je lis «Histoires comme ça» de Rudyard Kipling; j’aimerais vous le conseiller car il est vraiment très bien, mais il n'existe pas à votre époque. Ce sont douze contes expliquant la particularité de certains animaux (par exemple le léopard et ses taches, l'éléphant et sa trompe ou encore le rhinocéros et sa peau toute plissée). Ils ont toutes une morale, qu'il faut découvrir, bien sûr.

Mon préféré, c'est celui de l'enfant d'éléphant, pour la morale qu'elle distille: la différence n'est pas une tare, c'est une force.

Sur ces paroles je vous laisse, j'attends votre réponse avec impatience.

Je vous embrasse,

Audrey


Audrey, la patiente,

J'ai parlé de mes maux aux médecins, mais ici, tu sais, nous ne nous plaignons pas. Chaque jour que les dieux font, nous nous battons pour survivre et une poitrine qui se secoue ou des urines trop fortes n'inquiètent personne.

Je suis sincèrement désolé pour le départ de ton grand père; puisse l'accès aux Champs-Élysées lui être accordé. Était-ce un brave homme?

Je trouve que c'est une brillante idée de rassembler les effets du défunt pour les offrir aux plus démunis. J'aimerais en parler à Alexandre. Je sais, par exemple, que la mort d'un roi entraine le leg de ses attributs au souverain qui lui succède; on ne divise pas les richesses ou les tentures pour les donner au peuple. Mais mon exemple est sans doute trop important.

Je t'avoue avoir bien du mal à comprendre certaines notions, en particulier celle de l'électricité ou du calendrier. Mais je trouve également brillante cette machine qui permet de conserver les aliments. Nous avons aussi quelques techniques, mais elles te paraitront bien étranges, si je te les expose. La salive et le sel sont de très bons conservateurs.

Je ne pense pas qu'il existe une véritable égalité entre les hommes et les femmes. Encore une fois, si l'on compare une reine à un paysan, la balance ne penche pas forcément du côté mâle. Certaines femmes sont immensément respectées, et craintes. Les pythies, les oracles, les reines. Et certains hommes font progresser les choses, leur temps et leur peuple; en cela, ils sont un modèle pour tout le monde connu. J'ai de l'admiration pour certaines femmes, mais j'évite les calomnieuses, les jalouses, et les filles de joie.

Tu me demandes quel temps il fait; je ne suis pas sûr de comprendre. Les temps de batailles sont toujours durs. Même pour les plus victorieux. Et la saison est moins douce qu'il y a quelques mois. Les nuages nous privent de bien des choses, mais nous apportent de l'eau! Les dieux savent être généreux.

Je t'avoue que la lecture est un luxe depuis un certain temps. Je ne peux plus vraiment me reposer et lire de longues histoires à mon Seigneur comme lorsque nous étions encore en Macédoine. Ce temps là me manque. Mais il y a certaines épopées comme celles d'Achille ou d'Ulysse, qui ne quittent jamais mon esprit. La bibliothèque d'Alexandrie regorge aussi de mille merveilles. Je m'y rendrai lorsque tout sera fini et je te ferai partager mes lectures!

Ce Rudyard Kipling m'a l'air fort sage. Je ne connais aucune de ses lectures, mais j'ai toujours beaucoup de tendresse pour les morales glissées dans des histoires d'animaux. Envoie-moi donc quelques feuilles de ses écrits! Si tu le peux, bien sûr.

Qu'Athéna veille sur toi, et tes brillantes connaissances!

Héphaïstion


Cher Héphaïstion,

Vous êtes bien aimable. Oh, mon grand-père, vous savez, je ne l'ai pas trop connu, donc je ne peux pas vraiment vous le dire.

Le temps, c'est, par exemple, s'il fait beau ou s'il pleut.

Pour ce qui est de Rudyard Kipling, il est connu grâce à son «Le livre de la jungle». Oui, je vais vous raconter une de ces «histoires»; ce sera long, je vous préviens, ne vous endormez pas.

«Et voici l'histoire suivante qui raconte comment le Chameau acquit sa bosse. Au commencement des temps, quand le monde était tout neuf et tout et tout, et que les Animaux commençaient juste à travailler pour l'Homme, il y avait un Chameau qui vivait au milieu d'un Désert Hurlant, car il ne voulait pas travailler; d'ailleurs, c'était un Hurleur lui-même. Alors, il se nourrissait de bouts de bois, de tamaris, de plantes grasses et de piquants d'épine, avec une douloureuse paresse; et, lorsqu'on lui adressait la parole, il répondait: «Bof!» Simplement «Bof!» et rien d'autre. Alors, le Cheval vint le trouver le lundi matin avec une selle sur le dos et un mors dans la bouche, et il lui dit:

- Chameau, ô Chameau, viens donc trotter comme nous tous!

- Bof! dit le Chameau.

Et le Cheval s'en fut le répéter à l'Homme.

Alors le Chien vint le trouver avec un bâton dans la gueule et il lui dit:

- Chameau, ô Chameau, viens donc chercher et rapporter comme nous tous.

- Bof! dit le Chameau.

Et le Chien s'en fut le répéter à l'Homme.

Alors le Bœuf vint le trouver avec un joug sur la nuque et il lui dit:

- Chameau, ô Chameau, viens donc labourer comme nous tous.

- Bof! dit le Chameau.

Et le Bœuf s'en fut le répéter à l'Homme.

À la fin de la journée, l'Homme convoqua le Cheval, le Chien et le Bœuf, et il leur dit:

- Vous Trois, ô Vous Trois, je suis navré pour vous (avec ce monde tout neuf et tout et tout), mais cette chose qui dit «Bof» est incapable de travailler, sinon elle serait déjà là. Je vais donc la laisser en paix et vous devrez travailler deux fois plus pour la remplacer.

Cela mit les Trois très en colère (avec ce monde tout neuf et tout et tout) et aussitôt ils tinrent conseil, un indaba, un punchayet et un pow-wow, à la limite du Désert. Le Chameau arriva en mâchant ses plantes grasses avec une paresse encore plus douloureuse et il se moqua d'eux, puis il dit «Bof!» et repartit.

C'est alors qu'arriva le Djinn responsable de Tous les Déserts, enroulé dans un nuage de poussière (les Djinns voyagent toujours de cette manière, car c'est Magique), et il s'arrêta pour palabrer et tenir un pow-wow avec les Trois.

- Djinn de Tous les Déserts, dit le Cheval. Quelqu'un a-t-il le droit d'être paresseux dans ce monde tout neuf et tout et tout?

- Certainement pas, répondit le Djinn.

- Eh bien, dit le Cheval, il y a quelqu'un au milieu de ton Désert Hurlant (c'est un Hurleur lui-même), avec un long cou et de longues pattes, qui n'a absolument rien fichu depuis lundi matin. Il refuse de trotter.

- Hou! dit le Djinn en sifflant. C'est mon Chameau, par tout l'or de l'Arabie! Et que dit-il?

- Il dit «Bof», dit le Chien, et il refuse d'aller chercher et de rapporter.

- Ne dit-il rien d'autre?

- Seulement «Bof!» et il refuse de labourer, dit le Bœuf.

- Très bien, dit le Djinn, je vais le faire bosser, si vous voulez bien attendre une minute.

Sur ce, le Djinn s'enroula dans son manteau de poussière, s'orienta dans le désert et trouva le Chameau, toujours aussi douloureusement paresseux, qui admirait son reflet dans une flaque d'eau.

- Mon long et bouillonnant ami, dit le Djinn, il paraît que tu ne veux pas bosser, dans ce monde tout neuf et tout et tout?

- Bof! dit le Chameau.

Le Djinn s'assit, le menton dans la main, et se mit à réfléchir à une Grande Magie tandis que le Chameau continuait à s'admirer dans la flaque d'eau.

- Tu donnes du travail supplémentaire aux Trois depuis lundi matin à cause de ta douloureuse paresse, dit le Djinn. Et il continua à réfléchir à des Magies, le menton dans la main.

- Bof! dit le Chameau.

- Je ne répéterais pas ça, si j'étais toi, dit le Djinn. Tu pourrais le dire une fois de trop. Je veux que tu bosses!

- Bof! dit encore une fois le Chameau. Mais à peine eut-il prononcé ce mot qu'il vit son dos, dont il était si fier, s'enfler, s'enfler, jusqu'à devenir une grosse bosse ballottante.

- Tu as vu ça? dit le Djinn. Voilà ce que tu t'es mis sur le dos en refusant de bosser. Nous sommes aujourd'hui jeudi et tu n'as rien fait depuis que le travail a commencé lundi. Maintenant tu vas bosser.

- Comment le pourrais-je? dit le Chameau. Avec cette chose sur le dos.

- C'est exprès, dit le Djinn, pour te punir d'avoir manqué ces trois jours. Désormais, tu pourras bosser trois jours sans manger en vivant sur ta bosse. Et ne dis pas que je n'ai jamais rien fait pour toi. Sors du Désert et va rejoindre les Trois; et apprends à te conduire! Allez, hop!

Et, hop! le Chameau s'en fut rejoindre les Trois et depuis ce jour le Chameau bosse (nous disons maintenant qu'il «travaille» pour ne pas le vexer), mais il n'a jamais rattrapé les trois jours de travail qu'il avait manqués au commencement du monde, et il n'a jamais appris à se conduire.»

Pardonnez-moi, si c'est long. Essayez de comprendre. Bon, c'est pas trop la version de mon livre.

J'aurais d'autres questions:
- comment payez-vous à votre époque? en monnaie?
- en quoi vos lits sont-ils faits?
- comment conservez-vous votre nourriture et vos boissons pour pas que ça s'avarie?

Voilà. Je vous souhaite une agréable lecture de cet extrait.

Je vous embrasse sur la joue,

Audrey


J'ai lu et relu avec attention cette histoire charmante et je te remercie de me l'avoir transmise! Je l'aime beaucoup. Si tu me le permets, je la lirai à mon Alexandre.

Tu me demandes de te parler de la monnaie... et nous en avons! En effet, Philippe était un précurseur. Mais Alexandre a succédé en améliorant ses objectifs et c'est aussi valable en ce qui concerne les mines et leur utilisation. La monnaie d'Alexandre est présente dans tout l'empire. Or, argent, ou même bronze. Notre drachme est très répandue et elle est frappée dans plus de dix ateliers de l'empire. Cependant, nous pouvons payer avec des objets ou des biens, lorsque la situation l'exige.

Tu me poses une bien drôle de question. En quoi nos couches sont-elles faites. Lorsque nous sommes au palais, elles sont douces et moelleuses, faites de plumes et de broderies de fil d'or. En campagne, il s'agit plutôt de paille! Mais Alexandre a un lit tout particulier, fait d'outres de peaux de bêtes remplies d'eau, que l'on peut exposer à la lumière des cieux tout le jour, avant de les disposer dans son lit, le soir venu. C'est divin!

Pour conserver les aliments, nous avons des bourses, des outres, des puits en pierre. Mais les fruits frais et la viande fraichement braisée sont bien plus agréables!

Qu'Hermès t'offre le goût du voyage et de l'aventure!

Héphaïstion


Cher Héphaïstion,

Contente de votre compliment! Je suis ravie que vous ayiez aimé; je pensais que vous n'alliez pas apprécier à cause du vocabulaire, peut-être que je pensais que vous alliez le trouver gamin.

Pardonnez-moi la bizarreté de mes questions. Bon, bref, elle vous explique comment les chameaux ont eu leurs bosses et je voudrais vous demander: est-ce que vous vous déplacez en chameau? Si oui, cette histoire vous fait comprendre pourquoi ils sont aussi insupportables.

Moi, ça va, mais je souffre de migraine à cause de l'école; d'ailleurs, je vous écris du «cdi»; c'est un endroit à l'école où on peut avoir des pauses; il y a des ordis et des livres.

Je n'ai pas le droit d'aller n'importe où, mais j'ai désobéi pour vous écrire. En cela ne m'en voulez pas trop.

Et vous, combien avez-vous de repas par jour? Quels sont les animaux que vous mangez? Moi, je ne mange pas d'animaux sauvages parce que je n'aime pas ça et c'est triste après, quand un faon ou un bébé sanglier se retrouve orphelin.

En quoi sont faits les vêtements?

J'ai entendu dire qu'à votre époque les filles étaient forcées de se marier; moi, je ne me serais jamais mariée, je ne me soumettrais jamais à un homme. Je préfère me tuer plutôt que devenir épouse d'un homme qui m'obligera à rester enfermée, à coudre des tuniques et à faire la vaisselle; et je déteste coudre en plus. Heureusement, les temps ont changé et les femmes sont les égales de l'homme, elles ne sont plus forcées de se marier ni de rester enfermées, ouf!

Voilà, voilà! Je vous laisse; la cloche a sonné, je ferme l'ordi, je range mon sac et j'y vais.

Bisous,

Audrey
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