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Solenne 
écrit à
Héphaïstion
Héphaïstion

Mariage

    Pardonnez-moi de vous écrire encore, loin de moi l’idée de vous importuner. Je vous envoie tout de même cette missive: ainsi vous n’aurez qu’une lettre à me rédiger en réponse et moins de vos forces à épuiser.

Il se trouve qu’en lisant certaines lettres de la correspondance que tient Achille avec les gens sur Dialogus, une question s’est imposée à mon esprit… Sans doute la trouverez-vous déplacée, ou franchement inutile, et je m’en excuse d’avance: Achille disait que si Patrocle avait été une femme, il l’aurait épousée… Son temps est sans doute très éloigné du vôtre, mais avez-vous déjà réfléchi à cette question? Que pensez-vous d’un potentiel mariage entre hommes? Certains le voient inutile, puisqu’un homme ne donne pas d’enfant.

Je peux comprendre leur point de vue, même si, à mon époque, on se marie par amour et non plus par souci de descendance. J’aimerais tout de même connaître votre opinion, afin de comparer les mœurs de nos époques malheureusement si éloignées.

Je vous remercie d’avance de votre attention.

Je n’ai plus de dieu à prier, mais si j’en avais, je le prierais de vous redonner santé. Suivant vos bons conseils, je n’implore pas des dieux seulement lorsque j’en ai besoin.

Avec toute mon affection et admiration,

Solenne, quinze ans, désolée une fois encore de vous déranger.

P.-S: Veuillez pardonner mes erreurs orthographiques dans cette lettre, et dans la précédente.

Posidéon, le dixième jour du cycle athénien,

Bonsoir ma belle Solenne,

... Car il fait nuit alors que je t'écris. Il y a beaucoup d'agitation au-dehors; tout le monde s'attelle à préparer les festivités pour les dieux... Bien que ce soit une histoire de calendrier auquel nous nous efforçons de rester fidèles, la partie étrangère de notre armée peine à comprendre cette «perte de temps et de moyens», alors que certains sont souffrants et que la pénurie de tout semble nous guetter.

Qu'importe! Mon état s'améliore passablement, je marche un peu, je bois beaucoup. Je suis heureux que tu sois venue me trouver pour avoir des choses aussi sensibles et pertinentes. Pour ton souci de petitesse, sache que je ne dispose pas d'un égo divin et pense alors que tu écris à un ami de longue date. Du grand général valeureux il ne reste que les faits et les yeux. Je suis nu sur ces lettres. Considérons l'échange épistolaire comme une confession, un face à face, d'égal à égal.

Tu sens-tu mieux ainsi?

C'est attentionné et respectueux de ta part de venir avec tant de modestie. Comme je te l'ai dit, mon état s'améliore. Les médecins s'accordent à le dire. Mais nombreuses sont les nuits où je pense ne plus jamais me réveiller lorsque je sens que je m'endors. La sensation est alors insupportable. Par Dionysos! Tant d'impuissance, alors que j'ai l'esprit bouillant et le cœur plein de fougue!

Je trouve admirable que tu puisses être si cultivée. J'ai un profond respect pour les érudits. J'aurais aimé moi aussi, dans une autre vie, être entouré de livres, comme certains de mes maîtres, et m'en repaître avec sagesse. J'ai  bien compris qu'il y avait un projet dans ce temps auquel je n'appartiendrai jamais. Un projet qui, j'en suis sûr, comporte une fin. Une fin dont personne n'a osé me parler. Par pudeur sans doute. Quoi qu'il en soit, il y a visiblement un très beau garçon qui emprunte ma gloire pour l'interpréter. C'est tout à son honneur, et j'espère que la chose n'a pas été obsolète, car je ne supporterais pas que l'on usurpe notre vie sans en rendre un grand hommage! Est-ce correct dès lors? Je m'en remets à toi, Solenne, car il est évident que je ne puis savoir s'il m'égale ou non, ce fameux bellâtre aux yeux clairs. Bien qu'en toute franchise... Je n'aie jamais vu un comédien manier une épée avec réalisme.

Tu poses une question directe et fort simple en me demandant qui je suis. Ne suis-je pas Hêphaistíôn Amyntaros, chiliarque et général d'Alexandre III de Macédoine?

Hormis mes grades et les vies dont j'ai été le faucheur, je pense être quelqu'un de sensé. Ce n'est pas donné à tout le monde, selon moi. Il faut savoir s'élever. Je suis un général consciencieux, je suis un amant plein de dévotion, je suis un ami fidèle, je suis un piètre tailleur de pierres... Je ne sais pas si je suis discret. Je suis raisonné. Et assez franc. La braise sous les cendres. Comme le dirait mon seigneur.

J'avoue être fourvoyé lorsque tu parles d'amour et du fait d'anéantir ce dernier lorsqu'il tente de nous posséder! Il est vrai que je n'ai jamais cherché à avoir une telle malchance mais, après tout, j'ai été désœuvré bien des fois. On ne peut forcer les sentiments. Ni même la couche de celui ou celle que l'on aime. C'est semblable à ce propos sur le glorieux Achille. Alexandre n'a toujours aucune descendance et je le déplore pour lui. Je suis désolé, quelque part, de n'avoir pu être celui qui aurait pu lui offrir ce don. Sans doute est-ce la seule fois où j'ai failli à son encontre. Mariés, nous le sommes. Un peu. Depuis très longtemps. Je ne saurais quoi ajouter.

Physiquement je suis assez bien bâti. J'ai toute ma vie entraîné mon corps, pour ce faire. Ma peau était naturellement très claire, et puis les batailles, les blessures et le dieu du feu l'ont laissé s'assombrir. Mes yeux sont toujours verts... quoique changeants. Et mes cheveux sont d'un brun doux. J'en prends soin. Alexandre les aime beaucoup.

Tu me demandes de parler de mes rêves et pourtant c'est là que j'ai le plus de réserve. J'aimerais... J'aurais aimé ne jamais avoir à me battre. Fondamentalement. J'aurais voulu vivre de mon pain, de mes récoltes, m'instruire encore et toujours. Vivre avec mon amour et garder la passion. Garder ma peau d'albâtre et m'ôter toute culpabilité quant à ces vies qui j'ai prises et qui vont venir me tourmenter lorsque je ne serai plus là, à mon tour.

L'ennui, je le connais, et tu n'en es en aucun cas une de ses représentations. Va en paix, douce Solenne. Qu'Athéna ou une autre de mes missives t'apporte cette connaissance dont tu sembles si avide.

Ushta Te.

Hφαιστίων

Bonsoir,

Car à mon tour, il fait nuit lorsque je vous réponds. Alors que je regarde les dates que vous écrivez sur chacune de vos missives, je dois avouer que je ne les comprends pas!  À mon époque, nous marquons le jour, le mois et l'année, ainsi ce jour s'écrit: samedi 10 janvier 2009. Nous avons commencé à compter les jours à la naissance d'un possible dieu dont vous avez sans doute déjà entendu parler. Mais le nom d'un jour n'en change pas le contenu: la fraîcheur de l'hiver, la morsure du froid sur les visages, les cours que me donnent de nombreux professeurs, et la joie de revoir mes amies après une nuit de séparation.

Ce sont sans doute les seules choses qui n'ont jamais changé, malgré les époques, et ne changeront (je l'espère) jamais.

Vous me dites aller mieux; j'en suis très heureuse et bien soulagée, l'impuissance me détruit! Ne craignez plus la nuit, Nyx veille toujours sur tout, elle saura vous garder. Souffrez-vous beaucoup? Je ne sais quel mal vous ronge! À mon époque, pour soigner, il faut d'abord être d'une rare propreté, qu'ainsi aucune bactérie (sorte d'animal invisible à l'œil nu et qui cause tous ces maux) ne puisse pénétrer le corps. Malheureusement, je ne suis pas médecin, et peut-être le vôtre est-il de meilleur conseil...

Vous êtes effectivement, ce me semble, une personne de toute modestie, mais pardonnez les coutumes de mon siècle qui me poursuivent jusqu'ici! Nous devons le respect à nos aînés. Ne l'interprétez pas mal, je n'insinue pas que vous êtes vieux, seulement plus sage que moi...

D'égal à égal? Je l’entends bien ainsi, mon ami. Oh, je ne suis pas d'une grande culture! J'aime comprendre, et connaître, le passé de l'Homme.

Je vis, moi, entourée de livres. Je n'en ai pas énormément, ou du moins point de ceux qui intéressent! Les miens racontent des histoires imaginaires qui font rêver mon jeune frère, ou traitent de l'Histoire. Je n'ai même jamais lu Homère! Quelle honte! Je le lirai, dès que faire se pourra. Je comprends votre envie de vivre parmi ces feuilles de papier aux belles reliures, et je me désole que vous ne puissiez le faire!

Je pense que notre plus beau livre est notre esprit: si nous voulons une histoire, nous n'avons plus qu'à nous l'imaginer, à la rêver, à la façonner à notre idée... Quel bel instrument que le cerveau humain!

Ce projet, oui, il a bien une fin que je connais, c'est vrai. Mais je doute que vous vouliez vraiment savoir ce qu'il s'y passe! Quelle saveur auraient les jours si on en connaissait d'avance la composition? Chaque instant doit être une aventure, une sincère et parfois effrayante surprise. Oubliez cette fin, elle viendra bien assez tôt!

Ce bellâtre... Il l'est, de mon point de vue. Mais je ne connais pas ses pensées, alors que j’apprends à connaître les vôtres. On ne peut aimer qu'un corps, aussi beau soit-il... Alors, soit, il est beau et plein de talent. Mais peut-être est-il exécrable en-dehors du temps où il s'imprègne de vous?

Je ne sais s'il vous vaut. Je le pense en effet. Il est artiste complet et attentionné envers les gens qui se déplacent de loin pour un regard de lui.

Le projet est très correct, ne vous inquiétez pas. Ni votre image ni celle d'Alexandre ne sont détériorées. Vous brillez tous deux par votre sublime prestance. L'homme qui est à l'origine de ce projet portait beaucoup d'attention à Alexandre, et jamais il n'aurait laissé vos mémoires respectives dégradées!

N'est-ce pas toujours des braises ardentes que repart l'incendie? Vous êtes plus que vous ne semblez le croire vous-même. Chaque homme a sa valeur, je pense, pour une raison particulière!

Merci de vous être ainsi présenté à moi, ce n'est pas chose aisée que de s'auto-définir! Vous avez, en tout cas, un talent certain de conteur! Vous me parlez si bien de vous... Aristote doit être fier de vous!

Pardon mais... Je suis heureuse que vous ne puissiez (quand je dis «vous» je parle du sexe masculin en général) donner la vie, car à quoi aurions-nous servi, nous les femmes? C'est un privilège que nous avons, pour compenser un peu nos autres malheurs.

Mais je comprends bien que vous eussiez aimé donner des enfants à l'homme qu'a choisi votre cœur! Il le sait, j'en suis sûre. Après tout, s'il ne le sait pas, c'est qu'il ne vous connaît peut-être pas si bien que cela...

Alexandre vous délaisserait-il? Sans doute a-t-il peur... Mais on ne force pas les gens, comme vous l'avez si bien dit! C'est bien dommage par ailleurs, de ne pouvoir forcer les sentiments! Un de mes amis en aurait bien profité sur moi, et j'en aurais bien profité sur un autre bellâtre de mon époque! Mais alors, plus rien ne serait sincère...

Mariés, vous l'êtes? Oui, je le conçois. Ma question, en ce sens, était plutôt stupide!

Aphrodite vous gardera en son sein, longtemps.

Vous me disiez pleine de connaissance... Je ne sais de quelle couleur vous parlez lorsque vous dites «pers»! Est-ce bleu? Ou gris comme le ciel de chez moi? Ou alors, comme moi, un mélange de chaque couleur? C'est la couleur de la vie, sûrement...

Oui, je comprends vos réserves sur vos rêves! Quelqu'un d'autre que vous les connaît-il? Quand je parle des miens, ma mère me dit de penser plutôt à mon avenir... Elle a le don de me faire déchanter!

Pensez que ces vies que vous avez prises n'auraient pas hésité à prendre la vôtre si l'occasion s'était présentée!Certes, l'un comme l'autre, finalement, n'avait rien demandé... Les rois devraient se faire seuls la guerre, sans armée. Dès lors, je suis sûre qu'il y en aurait moins, de guerres, et vos vies seraient plus douces! Néanmoins, c'est au nombre de morts qu'on reconnaît les grandes batailles. Celles qui marquent l'Histoire, celles qui font que je connais votre nom.

Pardonnez-moi, j'ai tant de questions encore! Mais une requête avant: pourriez-vous, s'il vous plaît, dire à Alexandre que je regrette qu'il ne soit plus sur Dialogus? Je n'ai pas à me plaindre: vous y êtes, vous, ici. Et c'est une très bonne chose.

Apprenez-moi votre temps! Le moindre détail (comme la couleur de vos draps par exemple) me rapproche de cette époque qui me fascine tant, la vôtre. Je me demandais aussi: quel genre d'art pratique-t-on à votre époque?

Je vous en demande énormément, j'en suis consciente, mais parlez-moi de tout ce que vous aimez, de tout ce que vous avez vu, ou entendu dire.  Il est vrai que j'aimerais tout savoir... Je m'emporte, je dois vous épuiser mon ami, aussi pardonnez-moi! Je ne suis pas un livre, mais je sais observer, et si vous avez envie de savoir quoi que ce soit sur mon temps, demandez-moi. Vous faites tant pour moi, je vous le devrais bien!

Que ma lettre est longue! M'avez-vous bien rejointe ici? Quel parcours! Vous n'êtes pas un bon général pour rien. Il fait nuit maintenant, bien nuit. Peut-être verrai-je le jour se montrer?

J'avais tant de questions, mais je n'ai plus les idées assez claires pour y songer! Et puis, cela fera perdurer notre échange! Si vous le souhaitez toujours, bien sûr.

Je vous remercie de votre attention, et de votre réponse si rapide. 

Je prie les dieux de chaque époque, de toutes religions, de vous garder dans leurs lumières bienfaitrices. Qu'Athéna veille sur vous, comme elle semble veiller sur moi. Embrassez Alexandre pour moi.

Avec tous ces sentiments que je ressens pour vous, Héphaïstion le sage.

Solenne

Ma tendre Solene,

J'espère que plus rien n'est froid ni douteux dans ton cœur.

L'hiver s'est lentement apaisé contre mes plaies. Et la relecture de tes missives me réchauffe l'âme.

J'espère que tu te cultives toujours, que tu as les moyens d'étudier et de comprendre autrui. La guerre dans le fond n'est qu'une alternative, n'est ce pas?

J'avais écrit quelque chose, sur ta pensée, vis-à-vis du corps, et de ce que l'on en dépeint. Quelque chose de long, taché d'un peu de mon sang. Mais je ne retrouve plus ces écrits.

L'amour n'a pas de corps, et on ne peut se fier à l'apparence d'un éphèbe pour toute vanité, je dirai qu'il faut même redouter les gens trop beaux.

Je suis si fatigué.

J'ai bu un peu. Le soleil n'est pas bien haut et le vent et chaud. Je les regarde s'entraîner au dehors. Ils sont bien bénis, ces ignorants.

Qui est cet artiste que tu aimes et dont tu me parle avec tant de dévotion? Celui qui me représente c'est cela? On m'en a dit du bien. Et comme je le dis plus haut, je pourrais me méfier de lui. Que disent ses yeux?

Tu parlais d'Alexandre aussi, et des faveurs qu'il porte à d'autres. J'ai su m'en contenter. Après tout, quel autre choix aurais-je pu avoir?

Je suppose que ma définition de «pers» tend entre le gris et le bleu. Quelque chose de triste qui est sincèrement sublimé par quelques éclats d'Apollon.

J'aimerais te donner des détails sur cette insignifiance qui définit mon inconfort et mon fardeau, en ces temps rudes et lourds. Mes draps sont riches et soyeux. D'un rouge beau et vif. Avec des broderies de fil vert. Tu sais, je pense que le rouge de la couche était destiné à rendre les épanchements de mon sang amoindris. Mais en vérité, le sang, que je vois et que je sais mien, est à présent noir, sur le lit, il est sec et bien visible. Je devrais en changer. J'ai une sorte de brasier près de ma couche, que l'on alimente constamment en braises ardentes. J'ai encore une coupelle de coq bouilli et de la liqueur de vigne. Mes tentures sont d'un vert flamboyant et j'ai un bel oiseau en cage, il est bleu, et ses barreaux son incrustés de turquoises choisies par mon adoré, en terre d'Égypte.

Je vais fermer les yeux un moment.

Je sais que tu seras toujours là, lorsque je les rouvrirai.

Cher Héphaïstion

J'ai laissé passer un peu de temps depuis votre dernière missive, j'espère ainsi vous en avoir laissé assez pour vous reposer.

Bien sûr je serais là, à votre réveil. Aussi longtemps que vous le souhaiterez. Je n'ai, pour ma part, aucunement l'intention de vous laisser dans votre solitude (ou peut être n'êtes-vous pas seul). J'aime beaucoup trop recevoir de vos nouvelles pour cela.

Vous dites aller mieux. J'en suis très heureuse! Ne recevant plus de lettre de vous, je craignais que votre état ne se soit aggravé. Je ne sais pas qui remercier, quel dieu prier, pour avoir apaisé vos maux. Tous, sans doute, y sont pour quelque chose.

Je me cultive toujours, j'essaie du moins. J'ai d'ailleurs lu Homère. Ses écrits sont tellement différents de ce que nous pouvons lire à notre époque! Je connaissais déjà un peu les aventures qu'il contait dans «l'Odyssée», mais j'avoue que lire par soi-même et mieux que de se fier aux «on dit».

Je ne sais pas si le fait d'étudier me permet de comprendre les autres, peut-être un peu. Mais il reste des gens que je ne peux comprendre, malgré tous mes efforts. J'aime observer les gens, leur comportement, lorsque je me promène. Essayer de les comprendre, de changer de point de vue. C'est peut-être ça, finalement, comprendre les gens: changer ses opinions.

La guerre. C'est une alternative, oui, sûrement. Une façon comme une autre, si je puis dire, pour se faire comprendre par un autre. Mais comme je l'avais dit, je trouve que seuls les rois devraient se faire la guerre, ils ne devraient pas mêler des centaines de milliers d'hommes à leurs conflits. Mais la guerre ne serait plus la guerre.

Je crois comprendre ce que vous voulez dire. Et vous en connaissez sans aucun doute plus que moi sur les guerres, vous qui en avez vécu de si nombreuses! Dans mon époque, la dernière guerre remonte à presque cent ans, et je ne sais donc pas vraiment ce que c'est. J'aimerais ne jamais le vivre en tout cas.

Vous avez du courage.

Oh! J'aurais beaucoup aimé lire ce que vous aviez écrit à propos du corps et des pensées. C'est bien de cela qu'il s'agit?

Votre sang sur ces papiers? Allez-vous donc si mal?  J'espère de tout cœur que vous irez mieux avec le printemps!

Pour ce qui est des gens beaux, je partage votre opinion, même si certaines personnes sont aussi belles dans l'âme que sur le corps. De toute façon, je ne suis pas sûre qu'on puisse dire que tel homme est beau, car s'il l'est pour une personne, il ne l'est pas forcément pour une autre. C'est là tout le problème: qui est beau et qui ne l'est pas? Dans un sens, nous le sommes tous.

Oui, cet artiste que j'apprécie est celui qui vous représente. C'est vrai que si l'on se fie à notre théorie, il faudrait s'en méfier. Mais de toute façon, ni vous ni moi ne le rencontrerons jamais, alors pourquoi se méfier de lui? Je l'admire en silence, comme beaucoup d'autres.

Ses yeux disent beaucoup de choses. Mais c'est un rôle qu'il interprète, et ses yeux ne disent que ce qu'il veut bien qu'ils disent. Je suppose qu'en temps normal, ils disent les choses de mon époque: argent, femmes, horaires, et tout ce qui peut bien préoccuper un homme de mon époque.

J'aurais aimé vivre en votre temps, tout avait l'air plus calme, et puis c'était les temps des découvertes! Peut-être avez-vous découvert quelque chose vous aussi? Quelque chose qui vous a paru futile, mais qui importe beaucoup en mon temps?

C'est ce qu'on aurait appelé «l’effet papillon» chez moi: une petite chose qui a de grandes répercussions plus tard, plus loin.

Cela doit être dur parfois, d'avoir un roi pour amour. Il est homme avant tout, bien sûr, mais il a des droits que d'autres n'ont pas. Comme je regrette qu'il donne ses faveurs à d'autres. Vous ne méritez pas cela. Peut-être un jour s'en rendra-t-il compte? Je suis sûre qu'à ce moment, vous serez là, l'attendant comme toujours. Il ne connaît pas sa chance, ce roi, d'avoir un ami aussi bon que vous.

Ah! «Pers»! Quel inculte je suis, franchement. Entre gris et bleu? Ça doit être joli. Ma mère a des yeux ainsi, elle aussi. Et chaque fois que je la regarde, je regrette de ne pas avoir hérité de la couleur de ses yeux. Mais si j'avais eu la même couleur, je n'aurais plus vraiment été unique chez moi, n'est-ce pas?

Merci, je vois mieux la couleur maintenant. Elle n'est pas triste d'ailleurs. Le bleu du ciel en été, le gris d'entre le bien et le mal. Un certain équilibre. C'est joli.

Pensez-vous vraiment que le rouge de votre couche puisse atténuer la couleur de votre propre sang? Ce serait plutôt logique, mais pas sincèrement rassurant. Dites-vous que s'il est sec, ce sang, c'est qu'au moins, vos plaies n'ont plus saigné et se sont peut-être cicatrisées. Ce serait une bonne chose!

Vous me dites avoir bu, c'est bon signe! Vous levez-vous parfois?  Peut-être serez-vous bientôt remis. Je l'espère de tout cœur!

Un oiseau bleu! Il doit être magnifique. Vous avez de la chance de l'avoir avec vous (ou qu'il vous ait avec lui). Je voulais un oiseau quand j'étais petite, une colombe blanche. Une de mes amies en élevait, et les colombes venaient se percher sur son doigt ou son épaule, ça me faisait rêver. Mais ma mère n'a jamais voulu. Il est vrai qu'avec tous les animaux que nous avons recueillis, il n'y a plus trop de place, même pour un oiseau. Après tout, c'est mieux ainsi, les oiseaux sont faits pour la liberté.

Je me demandais, tout à l'heure, si vous aviez aussi un parrain et une marraine? C'est peut-être sans importance, mais mon père a parlé de mon parrain ce soir, et je me suis demandé si les gens en avaient à votre époque?

Et je parle, je parle, ou plutôt j'écris. Vous qui étiez fatigué.

Il fait nuit, et bien nuit maintenant. Je vais aller dormir.

Je penserai à vous, en attendant votre prochaine missive.

Oui, je vais beaucoup dormir, et demain en me réveillant, j'aurai de l'énergie. Et cette énergie, je vous la donnerai afin que vous puissiez guérir.

Fermez les yeux en toute quiétude, je serai toujours là pour vous voir les ouvrir.

Avec toute mon affection.

Solenne

Douce Solenne

J'ai le temps de me reposer. On a changé ma couche et même son emplacement. L'oiseau chante encore. Il chante pour toi. Parce que je le lui ai demandé.

Je suis heureux que tu aies lu Homère. Diffère-t-il tant que cela de tes amis auteurs? Je ne trouve plus ces écrits sur mes propos au sujet du corps, mais si un jour, en rentrant de bataille, après un bain long et mielleux, je trouve à pouvoir dicter ce que je pense à quelqu'un, je le ferai. Sois-en sûre. 

Je suis fier de ta phrase où tu m'énonces que j'ai du courage. Vraiment. Je te remercie du fond du cœur.

Je ne comprends pas vraiment ce qu'est cet «effet papillon» dont tu parles mais je suis persuadé qu'une petite tactique sans incidence peut tout faire basculer. Oui.

Mon roi est homme avant tout, et avant d'être un homme, il est le mien. Alors, je ne sais plus. Je n'en tiens plus rigueur à qui que ce soit. Je ne puis plus me permettre de laisser un courroux s'installer. Je le connais. Il me sait. Tout ira bien. Avec ou sans barbarie.

Je n'ai pas de parrain. J'ai aussi peur de ne pas savoir de quoi il s'agit. J'ai eu des précepteurs, des maîtres d'armes et des éminences grises mais des parrains, non. Qu'est-ce au juste? Quel est ce rôle?

Je ne puis faire durer cette missive autant que je le souhaiterais. Je dois rassembler mes phalanges, et refaire quelques rangs. Ne m'en veux jamais.

Je pense a toi, mon amie. Écris encore si tu en a le temps! Écris encore!

Je bois encore! Encore je bois!

Héphaistion, aux yeux ensoleillés

Mon ami,
 
Je pourrais presque l'entendre ce bel oiseau. Cela me fait plaisir de vous savoir en meilleure santé. Ils ont changé vos draps, c'est bien. La vision du sang qui les imprégnait portait sans doute de bien mauvais souvenirs. Êtes-vous plus près de votre oiseau maintenant? Il doit être si beau!

Homère, oui, il diffère - c'est vrai - de nos écrits de maintenant. Il parle plutôt d'épopée fantastique et de seigneurs de guerre; tandis que nos livres parlent de la vie de tous les jours, d'histoire de meurtres, ou d'amour, ou d'aventures dans l'espace. Les deux sont bien, je trouve. Et puis d'un certain côté, tout est bon à lire, ou presque.

Prenez bien garde à rentrer de bataille entier, je tiens à votre amitié, et à connaître enfin ces pensées dont nous parlons tant! Je vous fais mille fois confiance.
 
Vous n'avez pas à me remercier. Vous avez du courage, il faut bien que quelqu'un vous le dise, que vous le sachiez. Même si le savoir n'a pas dû beaucoup vous aider lorsque vous étiez souffrant. Enfin, pour les jours et les batailles à venir, sachez-le.
 
«L'effet papillon» est le nom donné à un évènement tout simple: un papillon bat des ailes quelque part au bord de la mer et sur l'autre rive se produit un ouragan. Tout cela à cause de l'air déplacé par les ailes du papillon. C'est assez complexe et incroyable.

Je suppose qu'il en est de même pour les tactiques de guerre, comme vous le dites. C'est fort possible.
 
Quelle tolérance à l'égard de votre roi. J'aurais aimé être capable, comme vous, de pardonner à l'homme que j'aimais. Mais il est des choses que nous ne pouvons commander. Peut-être est-ce mieux ainsi, nous aurions tendance à trop en faire.
 
Ah, les parrains! Non, ce ne sont pas des instructeurs en quoi que ce soit. Le parrain est un homme que les parents choisissent pour élever leur enfant si jamais il leur arrivait malheur. La femme du parrain est appelée la marraine. Ce n'est plus trop d'actualité à mon époque d'ailleurs. Maintenant, les parrains et les marraines sont des gens proches de la famille, un peu comme des oncles ou des tantes, qui offrent des cadeaux aux enfants pour les anniversaires ou qui sont toujours là lorsque l'enfant est dans le besoin.
C'est un rôle assez difficile à expliquer, car chacun le vit comme il l'entend. Je regrette que vous ne connaissiez pas ces relations! Mais peut-être avez-vous un équivalent? Que sont d'ailleurs ces «éminences grises» dont vous parliez? Je ne connais pas cela. 

Ne craignez jamais que je vous tienne rancune! Vous avez des obligations, comme tout le monde, et je comprends cela. Et puis, qu'importe la longueur de votre missive, tant que j'ai un peu de nouvelles de vous et de votre temps.

Non, pas de rancune. Jamais.   
 
Je pense à vous également, et n'arrêterai pas de vous écrire, tant j'ai de plaisir à vous lire!
 
Avec toute mon affection
 
Solenne
 
P.S.: J'ai appris il y a peu qu'un des grands rois de mon pays avait beaucoup aimé les mythes de votre époque et les aventures de vos héros. J'ai su également qu'il avait toujours admiré Alexandre, et qu'il possédait un de ses bustes en marbre dans son salon. Comme quoi, personne n'oubliera jamais vos noms.

Solenne!

Je reviens d'une expédition qui a pris plus de temps que convenu. Je n'ai pu trouver aucun messager à temps.

À mon retour j'ai constaté que mon oiseau n'était plus là. La cage serait tombée et il se serait envolé parait-il. Je ne suis pas triste. J'espère simplement qu'il trouvera toujours de quoi se nourrir et qu'aucun rapace ne viendra troubler sa quiétude.

J'ai relu quelques passages d'Homère en pensant à toi durant mon périple. Quelques tablettes manquaient, alors la lecture était un peu hasardeuse mais dans l'ensemble, cela reste de beaux récits. A Pella, comme partout ailleurs par chez moi, certains conteurs passent de ville en ville, pour jouer de la musique et nous raconter l'Odyssée ou autre. As-tu des artistes qui perpétuent cette tradition dans ton pays?

Merci de m'avoir expliqué ce qu'est un parrain. Nous n'employons peut-être pas le même mot, mais il y a certainement des amis ou des proches qui sont assez aimants et volontaires pour prendre en charge l'éducation des orphelins. Cela n'est pas assez fréquent à mon goût. Les éminences grises sont un groupe assez varié qui regroupe la plus haute caste avant le souverain. En effet, cela concerne la plupart du temps son plus proche conseiller, qui peut aussi être sa reine ou son général. Mon rôle de Chilliarque fait de moi son éminence. Ce titre peut aussi être dévolu à un ambassadeur spécifique, par exemple. Mais mieux vaut éviter de distribuer des titres sans réel but. Cela attise la convoitise et bien souvent des drames.

Mais dis-moi, qui est ce roi de ton pays qui loue nos mythes? Est-il grand?

Moi, c'est ton nom que je n'oublierai pas.

Héphaïstion

Ami,
 
Je suis bien heureuse que vous reveniez de votre périple en un seul morceau! De quoi s'agissait-il? Où que vous soyez passé, je doute qu'ils puissent un jour vous oublier, ces gens que vous avez dû visiter.
 
Oh! L'oiseau est parti? Peut-être reviendra-t-il? Je regrette que vous soyez privé de son chant. C'est si doux la mélodie d'un oiseau!

J'espère aussi qu'il ne lui arrivera rien. Sans doute est-il bien, maintenant qu'il a les cieux pour lui seul. Je l'envierais presque!
 
Je suis flattée que vous pensiez à moi en lisant Homère. Il est vrai que je pensais à vous en le lisant moi aussi.

Non, en mon temps les histoires ne se racontent plus par des conteurs... Il n'y a plus que les parents qui lisent parfois un conte à leurs enfants pour les aider à dormir. Les traditions ne sont plus vraiment respectées maintenant. Il y a bien des gens pourtant qui chantent encore de belles histoires. Oui, parfois la musique nous raconte une histoire, mais ce ne sont plus les histoires que vous connaissez.
 
Ce fut un plaisir de vous aider. À mon tour de vous remercier, je ne savais pas grand chose, je l'avoue, des éminences grises.

Alexandre a eu raison de faire de vous son chiliarque. Il ne pourra être mieux protégé que par vous. Qui sait ce qu'il peut advenir, après tout?
 
Oui, ce roi qui vous louait était grand. Il est considéré en mon temps comme le plus grand roi qui ait régné sur mon pays. Même s'il avait des défauts, comme tout homme, il était grand et a régné longtemps. Il a conquis bien des pays, comme l'a fait votre roi, et je pense que c'est beaucoup pour cela qu'il vous admirait tant. Je lui poserai la question à l'occasion... je m'entretiens parfois avec lui, grâce à Dialogus.
 
Je ne vous oublie pas non plus, jamais. L'oubli est le début de l'indifférence, et je ne souhaite pas être indifférente.

Gardez la santé, elle est ce qu'il y a de plus cher après l'amour.
 
Solenne


Gamélion, le vingtième jour,

Ma douce Solene,

Les jours sont longs et les nuits raccourcissent.
Je comprends que tu aies à faire. J'ai moi-même des hommes à diriger, un Seigneur à soutenir, et cela n'est qu'une mince partie de mon rôle. J'ai relu nos missives et la rigueur dont tu fais preuve me fascine toujours autant.

Les maux m'ont quitté. Puissent-ils rester là où ils sont. J'ai dû faire une diète de grenades et cela m'a sauvé. Qui pourrait le croire! De tous les fruits!

Nous n'avons aucune fête correspondant à la naissance d'un dieu. Il me semble avoir trouvé quelque chose de similaire en Égypte, pardonne-moi de ne plus me souvenir. Ah, si seulement Ptolémée était là! Nos fêtes sont en effet spectaculaires. D'aucuns diraient que nos rites funéraires le sont aussi. Nous sommes sanguins et passionnés. Dans la bataille, l'amour, l'union. S'il y a de jolies formes, un peu de musique, du pain frais et du vin capiteux, c'est encore mieux!

Tu parles de chats et je suis très étonné d'apprendre que ton amie en possède un. C'est un grand honneur et un privilège, tu sais. Ces animaux sont des gardiens d'âmes et de temples. Des descendants divins. Les enfants chéris de Bastet. Veille surtout à ne pas offenser le petit Hephaïstion de ton ami. Puisse-t-il te protéger!

Le temps passe, en effet, et les jours se ressemblent. Ce n'est pas malheureux. Aucun mort de notre côté depuis plus de cinq semaines, cela relève probablement de notre courage et de la foi que nous plaçons dans chacun de nos gestes. Nous avançons avec la ténacité que nous offrent les dieux, sans réclamer plus d'endurance ou de gloire. Bientôt nous passerons ces montagnes de titans et la hâte me dévore. Que trouverons-nous au-delà?

Puisses-tu toucher cette immortalité dont tu parles! Ne serait-ce que du bout des phalanges.

Qu'Hermès se hâte de transmettre ma réponse!
 
Hφαιστίων

Cher Héphaïstion
 
Il y a bien longtemps que je n'ai plus de vos nouvelles. Je ne sais même pas ce qui m'a empêché d'en prendre... pardonnez moi. Comment vous sentez-vous aujourd'hui? Le mal qui vous rongeait autrefois vous a-t-il enfin quitté? À défaut de le savoir, j'ose y croire... Quelles sont les nouvelles de votre époque?
 
Ici, nous sommes en décembre et, jusqu'à il y a peu, la neige couvrait le paysage. Nous avons fêté Noël il y a quelques jours; c'est une fête en l'honneur de la naissance de notre Dieu. S'il en est. À cette occasion, on revoit sa famille, ses amis, on s'offre des présents... C'est une fête plaisante, surtout pour mon jeune frère qui aime tant recevoir!

À quoi ressemblent les fêtes chez vous? À Pella, ou à Ecbatane? Ça doit être bien différent... mais non moins agréable.
 
Il n'y a pas longtemps, une amie m'a dit qu'elle avait appelé son chat de votre nom, car l'animal est doux, curieux et très intelligent. J'ai ri en imaginant le chat doté d'une armure combattant auprès d'Alexandre! Le pauvre, il n'aurait eu là qu'un piètre général. Pardon, si cela vous blesse, mais sachez toujours que les chats sont des animaux très appréciés à notre époque et donner votre nom à l'un d'entre eux est plus honorifique que méchant...
 
Mais je m'égare. Rien de très intéressant dans mes propos. Parlez-moi de vous, de vos amis, des jours qui passent, mais ne se ressemblent sans doute pas? Nous avions déjà parlé de votre calendrier, mais j'avoue être perdue... quelle est la date de ce jour?
 
Pardon de venir vous déranger après tant de mois de silence... Je serais heureuse de lire votre réponse, et je prie tous les dieux de vous garder en vie et en bonne santé.
 
Vous êtes de toute façon immortel, vous qui vivez dans le cœur de chacun.
 
Bien à vous,
 
Solenne
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