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Sabrina
écrit à
Héphaïstion
Héphaïstion

Lettre du pays d'Orient

   

Salut à toi cher Hephaïstion,
 
Tout d'abord, sache que je t'estime énormément et te porte particulièrement dans mon coeur. La vie d'Alexandre me fascine; il est à lui seul un mythe. Son histoire, avec celle de ses hommes, est une source intarissable de passion; je trouve qu'il n'y a rien de plus beau que cet amour sans faille qui vous unit lui et toi.

Je me demande chaque jour comment vous avez fait, vous tous les membres de l'armée d'Alexandre, pour supporter ces sept années de campagne, de guerres dans l'inconnu, d'épuisement et de nostalgie de la patrie. J'admire chacun d'entre vous pour cela; cela a dû vous demander une très grande force morale et physique. Ma vie ne fait que débuter, j'ai l'âge que tu devais avoir quand tu es devenu le Patrocle d'Alexandre, et je pense qu'à quatre-vingts printemps je n'aurais même pas fini d'en apprendre sur ta vie passée. Des questions galopent dans ma tête! Et sache que je ne t'oblige point à y répondre.

Je sais que tu as pour épouse la princesse perse Drypétis, soeur de Parysatis et de Statéira, elles-mêmes épouses d'Alexandre. Je voudrais savoir quel sentiment tu éprouves pour elle, si l'amour t'unit à elle même si je suis intimement convaincue qu'elle, elle ne t'a pas choisi.

J'aimerais aussi savoir si au cours des nombreux voyages que tu as pu faire durant la campagne, tu as appris une langue étrangère et si parfois tout comme Alexandre, tu te soumettais aux coutumes perses.
 
Je crois que je me limiterai à ces interrogations cette fois-ci car il y a tellement de choses dont je souhaiterais parler avec toi! Ce serait un immense honneur pour moi si tu m'accordais un peu de ton temps pour me répondre! Je t'admire tellement et espère acquérir un jour une sagesse digne de la tienne.

Embrasse Alexandre pour moi.
 
Que les Dieux te protègent,
Sabrina du pays d'Orient


Hêphaistíôn Amyntaros, Chiliarque et Général d'Alexandre III de Macédoine,

Pardonne mon retard Sabrina. J'estime également chaque personne qui prend soin de m'écrire. Ces échanges épistolaires me comblent, vraiment.

Oui, j'aquiesce, Alexandre est fascinant, c'est quelqu'un de dur à suivre, de très sévère parfois, mais de toujours juste et étincelant. Merci de tous ces compliments que tu adresses à l'union qui nous lie. Ma patrie et la nostalgie qui aurait pu me prendre? Non, je ne suis pas de cet avis, je ne me suis jamais réellement lié à un endroit. Certes, j'adore Babylone et ses femmes bien en chair, ses hommes graciles et sa nourriture de miel, mais je ne regrette pas d'avoir laissé un possible futur d'aristocrate, pour la gloire du militaire que je suis devenu. J'ai bâti ma propre réussite, comme chaque membre de cette armée, comme la moindre phalange, le moindre fantassin. Je ne pense pas qu'Alexandre diffère de cet avis, car il est le premier à dire que les dieux nous donnent la vie, et qu'il est de notre devoir de mériter le fait qu'elle perdure, dans la forture et dans la gloire, par nos propres actes, nos propres entreprises.

Tant de questions me transcendent aussi jeune Sabrina. J'ai effectivement des épouses. Je dois avouer qu'on me les a offertes et que je ne m'en suis jamais plaint. Mon seigneur a décidé que sa descendance se devrait d'être cousine à la mienne, aussi il a pris soin de me confier les plus jeunes soeurs de ses propres femmes. Qu'en dire? Aimerais-tu un éphèbe parce que l'amour qui te consume te l'avait apporté en douces noces? Non, je ne les aime pas. Je suppose que j'aimerais avoir des enfants, dans l'absolu. Je suppose aussi n'avoir qu'un coeur et qu'il me serait impossible d'avoir à le partager. Ces femmes sont tout de même un certain repos pour nous, car elles savent prendre soin des plaies qu'on ne guérit pas et connaissent les secrets qui apaisent l'âme des guerriers, et Aphrodite sait que la mienne est lourde. Nous nous apprécions, mutuellement, il n'y a rien de plus et rien de moins.

Il a été très facile pour moi de me familiariser avec les us et coutumes étrangers, sauf peut être en Égypte où c'est finalement Alexandre qui a eu le plus de facilité. J'aime les gens en général, alors j'ai toujours essayé de m'intéresser à ce qui m'entourait lorsque l'environnement paraissait hostile de par notre incompréhension. Une langue complète non, mais des bribes de palabres oui. Je saurais demander mon chemin, choisir une viande bien cuite plutôt que saignante ou demander à quelque beauté de partager ma couche.

Tu seras sage Sabrina, je n'en ai auccun doute, si tu te cultives toujours de la sorte, si tu t'ouvres aux autres comme nous avons su le faire, et si, avec plus de finesse et de subtilité, tu le fais toi, sans nulle arme que ce soit.

Pour Alexandre et ton baiser, ne t'inquiète surtout pas, il en sera fait mille fois, dès que cette bougie aura cessé de briller.

Va et vis.

Dyonisos te regarde, te garde et t'aime.

Hêphaistíôn Amyntaros, Chiliarque et Général d'Alexandre III de Macédoine



Cher Héphaïstion,

Je te remercie infiniment de ta missive, elle m'a fait chaud au coeur! Moi qui croyais que ma lettre s'était perdue, ce fut une belle surprise! Et bien évidemment, mon esprit s'est à nouveau embrasé d'autres interrogations... ce qui me donne envie de perdurer cette correspondance avec toi. Serais-je sage un jour? Comme l'a dit Socrate, les sages ne savent rien.

Ptolémée dira au crépuscule de sa vie qu'aucun d'entre vous n'eût cru au rêve d'Alexandre. Mais toi, Héphaïstion, as-tu cru en l'Empire Unique?  J'aimerais que tu me décrives les traits d'Alexandre, que je sache à quoi il ressemble... J'ai l'impression que les gravures et les bustes à son effigie n'en disent jamais assez. Était-il brun ou blond finalement? Pour finir, je voudrais savoir également quels dieux tu pries le plus, et pourquoi. Et aussi comment tu pries, je n'ai jamais pu savoir... Pardonne ma curiosité, mais ma passion pour les civilisations anciennes est plus forte que moi!

Merci d'avoir embrassé Alexandre de ma part. Si par la grâce des dieux je l'avais en face de moi, je lui laisserais croire que le monde est ainsi qu'il le voulait, lui dire la vérité me briserait le coeur. Je voudrais seulement le laisser savoir qu'après deux mille ans d'histoire, il est toujours là et toujours admiré. C'est la seule chose que je ne nierais pas.

Porte-toi bien Héphaïstion et que les Dieux te gardent,



Chère Sabrina,

La guerre et le sang m'ont retenu bien longtemps loin de ma douce correspondance, je ne saurais m'excuser plus avant, autrement que par ces explications sincères.

Les lettres ne se perdent pas, elles prennent juste du temps.

Je ne néglige rien, seulement les choses sont ce qu'elles sont et je ne puis que m'y plier.

Aristote n'a reçu ma dernière lettre que sept mois après qu'elle eut été envoyée.

Quelle ironie!

La question de savoir si tu seras sage un jour n'est pas à ma portée, je ne le suis pas moi-même.

Nos anciens maîtres philosophes pourraient te répondre, eux.

Je suppose qu'avec le temps la sagesse s'acquiert.

Comment Ptolémée a t-il pu dire cela alors que je dînais encore avec lui hier soir?

J'y crois. Peut-être alors suis-je bien le seul, mais j'ai toujours suivi Alexandre par amour de sa personne et de ses idées et convictions. Sacrifierais-tu ta vie pour les rêves d'un autre auxquels tu ne crois pas?

Te le décrire serait bien plus long et fastidieux que d'ériger un colosse à son effigie pour en faire de même.

Ses traits sont fins mais marqués, ses cheveux couleur châtaigne sont balayés de reflets d'or lorsque l'aura de son frère se pose sur lui, bien qu'avec les saisons et les pays je trouve que leur couleur change. Plus clairs en Égypte, en été, plus foncées sont les pluies de l'Est; son regard est clair et limpide, ses mains épaisses et douces, ses lèvres bombées et tendres, ses cuisses épaisses et fermes, son ventre imberbe et musculeux, ses rêves sans limite, et son amour unique.

C'est mon Alexandre. Tel que je le vois.

Je prie Dionysos parce qu'il est celui qui nous ressemble le plus, je pense, le bienfaiteur des plaisirs de la vie emplit d'une sagesse infinie. Aphrodite parce qu'elle garde les amants dans leur couche et Déméter parce que sans elle point de récoltes fructueuses. Tant de questions étranges. Je les prie tous, pour tout te dire, certains à des moments plus cruciaux que d'autres. Mais sache qu'il ne faut jamais prier par intérêt, les dieux savent leur courroux destructeur, et nous aussi.

Je prie dans un temple, assis durant de longues minutes ou heures, lorsque je le puis. Sur ma monture, sereinement avant une bataille. Yeux clos, tête basse lorsque c'est une prière intime, les yeux aux cieux, droits vers Apollon lorsqu'il le faut.

Peut-être que son monde est dans le tien déchiré?

Puisse par tous les dieux, ta soif de savoir rester intarissable.

Mes pensées t'accompagnent, par Hermès.

Hephaestion
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