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Anne 
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Héphaïstion
Héphaïstion

La première fois

   

Très cher Héphaïstion,

Pardonne-moi d'avance mes indiscrétions. il paraît qu'ici tout est permis et je voudrais jouir pleinement de ce privilège, car si je devais te rencontrer en personne, jamais je n'oserais aborder le sujet de tes amours avec Alexandre.

J'ai cru comprendre que tu avais rencontré Alexandre très jeune, dès l'enfance. Peux-tu me le confirmer? Et si cette information est véridique, l'as-tu aimé d'emblée cette première fois où tu l'as vu, où tu lui as parlé?

Partage avec moi tes souvenirs et je t'en serai éternellement reconnaissante.

Amitiés,

Anne


Douce Anne,

Je te pardonne tout, l'heure n'est plus aux regrets. Vois-tu où je gis? Tout est froid. Tout est humide. Pourtant, de ce côté de Tigre il fait toujours chaud... et beau. Pourquoi?

Tu parles de mon seigneur. Comme tout le monde. J'ai connu mon Alexandre dans la tendre jeunesse des combats à l'épée de bois. Mon père, diplomate, restait une influence chez les éminences grises de Philippes.

Il a toujours eu ce regard de conquérant. Et c'est en cela que mon amour a su naître pour lui. Il disait qu'il aimait ma croupe céleste, ma grande taille, le feu de mes reins. Je me suis toujours adressé à lui comme à l'altesse qu'il est, malgré tout. Il ne pouvait pas me mentir. Je crois que tout a fini par changer, Anne. C'est à peine s'il ose prendre ma main, comme si ma sueur de mourant restait une souillure plus infâme que celle dont il daignait me gratifier par pure folie. Les sangs ennemis, le lait épais.... Alors je l'aime. Je l'aime en tout point. Autant que je le répugne aujourd'hui. Autant que je lui en veux de me laisser partir sans avoir la certitude qu'il n'y aura que moi dans ses pensées et prières, jusqu'à la fin de ces jours.

Que Phobos et Athéna nous entendent, Anne. Qu'elles nous entendent.

Héphaïstion


Aimable Héphaïstion,

Pourquoi tout est-il froid et humide? Parce que tu te meurs, je crois. Cela te rend-il triste? Ne souhaites-tu pas partir à présent que ta vie n'est que douleurs?

Je suis franchement désolée. Il est vrai que tous ne te parlent que d'Alexandre. Je me demande si, à Patrocle, on ne parlerait que d'Achille? Une chose est certaine: on doit aussi beaucoup parler de toi à Alexandre. Comme ça, il ne peut pas t'oublier. Ainsi, tu l'as aimé dès l'enfance. Mais qu'aimais-tu d'autre à cette époque? À quoi aimais-tu passer ton temps? Qui étais-tu, quel genre d'enfant?

Si je peux me permettre d'ajouter un mot au sujet d'Alexandre: ne le hais pas. Ta mort doit l'effrayer. Tu sais bien que tu seras toujours dans ses pensées. Pourquoi en doutes-tu aujourd'hui?

Avec toute mon affection,

Anne



Douce Anne,

Tes mots me réconfortent. Je n'ai plus à me leurrer. Je sais bien.

La souffrance n'est rien. Je ne sens plus grand chose, je te l'assure. Alors ne sois pas désolée. Le chagrin assombrit un visage. Et ce n'est jamais une bonne chose.

Tu me demandes de me souvenir de mon enfance... Dieu, que ce temps me manque. L'insouciance est un réel don, je le sais. J'adorais courir. J'étais même très bon. Je le suis toujours, seulement depuis ce lit, j'aurais peine à le prouver. Puis la lutte, avec mes camarades. J'aimais les cours de nos précepteurs, j'aimais les eaux tièdes des sources de Pella, j'aimais voir les orfèvres travailler un bijou, j'aimais sculpter la cire, rire avec mon père et je ne pense pas que j'étais quelqu'un de turbulent ou d'irrespectueux. J'ai toujours eu une attitude intègre et loyale. Je ne m'effaçais pas devant un conflit. Je ne l'ai jamais fait. Malin et débrouillard, je pense que j'étais ce genre d'enfant. Si tant est qu'enfant soit le terme approprié pour décrire une génération vouée aux arts de la guerre.

Je ne hais pas Alexandre. Son cœur est aussi léger que le pied d'une danseuse. Il est dans mes pensées. Songes.

La destruction s'accroche à ma peau. La solitude, le silence. En attendant, bouche cousue et cœur inondé, le retour au galop des ombres.

Hephaïstion



Très cher Héphaïstion,

Merci pour ce petit voyage dans ton enfance. Je t'imagine bien; tu devais être très mignon, si ce qualificatif ne t'offense pas.

Pourquoi voudrais-tu que je me prive d'une émotion aussi humaine que le chagrin? Ça n'a aucun sens. Crois-tu que, si nous étions dépourvus de sentiments, même de ceux qui ravagent le visage, la vie aurait la même saveur?

La mort t'effraie-t-elle? Elle est tout près, n'est-ce pas? Te demandes-tu ce qu'il adviendra de toi après ton décès, ou as-tu une idée précise de ce que doit être l'au-delà? Un grand général comme toi doit avoir frôlé la mort plus d'une fois; étais-tu toujours en paix avec l'idée de mourir? Maintenant, la perspective d'une mort au combat te paraît peut-être plus douce que cet empoisonnement traître et lent.

Avec toute mon affection,

Anne



Ma tendre et dévouée Anne,

Je suis heureux que ma missive te soit parvenue!

Je n'insinue pas que la souffrance soit inutile, en effet, car sans elle, puisque tu parles de saveur, quelle serait celle de la victoire, ou du désir? De la félicité? Je pense qu'elle est nécessaire mais qu'elle assombrit les cœurs et déforme disgracieusement les visages.

Je n'ai pas peur de la mort. Je ne puis être oublié et en cela, je suis à jamais aux côtés de mon seigneur. Quelle plus belle vie me souhaitais-tu?

Phobos m'a entendu. La mort au combat reste un honneur. Je suis chiliarque et ma vie en a été jonchée. Je suis heureux d'avoir été si loin. La souffrance n'est plus et... Je n'ai pas peur.

Pense à moi. Lorsque tout est terminé, seul importe ce que nous avons fait.

Héphaïstion



Très cher,

Je pense à toi, n'en doute pas. Ta vie m'inspire une part égale d'admiration et de tristesse, même si cela doit rendre mon visage odieux. Ton existence est si riche, mais tu te meurs beaucoup trop jeune et tes paroles sont empreintes d'un chagrin déchirant.

J'apprends que tu es marié depuis peu. Que peux-tu me dire au sujet de ton épouse?

J'espère que tu ne souffres pas trop, cher Héphaïstion.

Repose-toi,

Anne



Dis-moi, cher Héphaïstion,
 
As-tu jamais eu l'impression de disparaître dans Alexandre? As-tu eu l'impression que ta lumière s'estompait dans celle d'Alexandre, ou, au contraire, brillais-tu d'autant plus d'être à ses côtés?
 
Quelle est la plus belle chose que votre amour t'ait apporté?
 
J'ai laissé tes instructions aux serviteurs. Ils s'occuperont bien de toi.
 
Amitiés,

Anne



Je n'ai jamais eu l'impression d'exister avant lui.

Je n'ai jamais eu l'impression de vivre lorsque je n'étais pas à ses côtés.

Il irradie et je ne suis que le tendre reflet de mon Seigneur.

Il est tout, ma belle Anne. N'en sais-tu donc pas autant que tu le prétends?

Il m'a apporté de l'allégresse, de la fierté. Il m'a apporté une raison d'être et de continuer à me battre pour le préserver du temps, du sang, et des autres, cet amour.

Qu'Athéna et Aphrodite te guident dans ta sage quête pleine de bonne intentions.

Hφαιστίων



Cher ami,

Tu as raison, si je ne sais pas ça, je ne sais rien.

Et pourtant, tu m'en parles, je l'ai lu, vu, compris, ce genre d'amour, mais je ne le connais pas. T'entendre en parler est le plus près que je puisse m'en approcher. Tu ne me priveras pas de cela, n'est-ce pas?

Les grandes émotions qui accompagnent un amour aussi colossal m'effraient. Comment as-tu pu les endurer tout ce temps? Il est étonnant que tu ne fusses pas mourant bien avant ce jour!

Néanmoins, je comprends pourquoi. Dans la même situation, j'aurais également agi ainsi. La peur fausse toujours les résultats et je sais qu'en pareil cas, je n'aurais pas hésité et aurais capitulé à l'amour. J'en aurais souffert, et cela me fait apprécier qu'une telle destinée ait échu à d'autres. Mais toi, brillant Héphaïstion, te serais-tu satisfait d'un destin moins splendide?

Je ne sais pas si ma quête est sage, mais elle est distrayante, instructive, fort agréable et pavée de bonnes intentions.

Toujours,

Anne



Oui, mon cher Héphaïstion, vous êtes des dieux.

Cela peut-il te consoler de n'avoir jamais eu ta petite maison près de la mer?

Que penses-tu des dieux en général? Y crois-tu?

Alexandre aurait détesté cette existence paisible, n'est-ce pas? Sait-il ce que tu m'as confié? Connaît-il cette facette de toi?

Courage, ami, cette vie ne fut pas vaine.

Anne



J'ai relu ta lettre tant de fois que j'ai fini par m'endormir.

Tu dis.. que nous sommes divins. Tu demandes si cela me console.

Résolument pas. Je n'ai jamais eu une telle prétention que celle de devenir un frère d'Arès... un fils de Dionysos. Alors modestement, la mienne reste celle d'élever des légumes et quelques bêtes...

Je crois en tous les dieux, oui. Nous avons appris que la culture de Babylone regorgeait d'autres temples, d'autres croyances. Nous avons dû prendre du recul face à ces coutumes différentes, à ces manifestations spectaculaires et brillantes. Je crois en mes dieux, oui. Et je ne les sollicite jamais lorsque j'ai particulièrement besoin d'eux. Cela reste vaniteux et profiteur. Il ne faut rien leur soutirer, simplement être reconnaissant pour chaque jour qu'Apollon lève sur nos yeux. Je pense que certains dieux sont plus sensibles que d'autres et que les craindre reste une grande marque de respect, que leur désobéir annonce un courroux terrible et que nous devons nous satisfaire de notre état sans vouloir nous élever au mont divin.

Alexandre sait tout de moi. À ta suggestion je lui ai encore parlé de mes vêtements chauds en mouton, des oranges fraîches et des raisins mielleux. Il a perlé contre mes cuisses après ça. Amoureux. Me promettant qu'un jour, lorsque les peuples seront unifiés, lorsque mon état sera stable...

Du courage, oui. À perte de vue.

Pardonne, douce Anne, le retard qui s'associe à ma réponse. Le fautif a été châtié.

Le doux fils d'Amyntaros. Saignant.



Ami,

Ne crains pas de m'offenser avec des retards. Ta lettre me provient de si loin, je me soucie bien peu d'avoir à attendre. Et le plaisir que j'ai à te lire n'en est jamais moindre.

Je comprends que le choix de consacrer ta vie aux travaux d'Arès ne fut pas réellement le tien. Les valeurs guerrières sont importantes pour ton peuple. Cet amour du combat, bien que je ne le partage pas, je crains trop la douleur pour cela, je crois le comprendre. Malgré tes désirs de tranquillité et d'amour, tu as dû prendre un certain plaisir à exceller aux armes. N'est-ce pas enivrant de surpasser les autres hommes par la force? Moi, je suis une toute petite chose, je peux difficilement m'imaginer l'effet. Dans une foule, je suis toujours une ou deux têtes en-dessous de tout le monde. Parle-moi de la puissance au combat, de la tienne et aussi de celle d'Alexandre; il devait être si beau!

Ainsi, c'est un rêve qu'il se plaît lui aussi à imaginer pour le futur. Tu vois, ça ne m'étonne pas tant que ça. C'est un peu le même désir qu'avait Achille, de retourner à sa terre natale, ce lieu où il idéalisait une vie calme et sans souci quoique sans gloire. Achille non plus n'est jamais retourné là-bas. Certaines images resteront toujours des rêves, je suppose.
 
Ta douce Anne
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