Gaëlle
écrit à

   


Héphaïstion

     
   

Humbles salutations...

    Je tiens tout d'abord à vous présenter mes plus plates excuses si, d'une façon ou d'une autre, je manque de respect à votre auguste personne; n'étant, comme vous le savez déjà, pas au fait de vos us et coutumes, mon langage pourrait risquer de vous déplaire. Sachez assurément que si mon verbe anachronique n'est pas adapté à une missive destinée au général d'Alexandre, mon coeur se présente à vous plein d'humilité et prêt malgré tout à subir votre courroux s'il doit en être ainsi.

Réalisant que je pouvais poser des questions à ce personnage illustre que vous fûtes, les interrogations affluèrent. Je me permettrai d'être franche.

Pourriez-vous, je vous en conjure, me parler du caractère d'Alexandre? Je n'ai que faire des écrits, des biographies, des récits de voyages ou des rencontres, dussent-ils être le fruit du travail d'auteurs renommés. Je désirerais la vérité. Il est bien difficile d'y accéder et je vous demande juste de m'indiquer la direction de l'étincelle de lumière dans la caverne de ma connaissance.

Qui était le vrai Alexandre? Simple continuateur plus prestigieux et héroïque que son père? Ou véritable créateur? Était-il réellement une âme souffrante comme certains, par romantisme, le prétendent encore de nos jours? J'aimerais tant l'avis d'un si proche compagnon comme vous l'étiez.

Par ailleurs, connaissez-vous l'adaptation qui fut faite au cinéma, sorte de nouveau système de théâtre moderne très populaire, de cette épopée que fut la vie de votre amant(et la vôtre)? Si oui, pourrais-je avoir votre avis sur cette fresque? Dans quelle mesure dépeignait-elle la réalité, selon vous?

Je vous saurai gré de me répondre, bien aimablement.

Gaëlle, historienne d'art à l'Université d'Aix en Provence



Skirophorion, le premier jour du cycle athénien

Hermès saura, lui.

J'ai mis un certain temps à comprendre que cette lettre m'était bel et bien destinée; en effet, aucune introduction glorieuse, digne d'une personne de ma caste n'a pu être lue en début de missive; ainsi, ma déroute a rapidement été résolue lorsque ton édit, très poli de ce fait, m'a confirmé par indices dissipés que tu souhaitais adresser quelques bribes à ma personne.

Cela s'avère d'autant plus étrange que tu t'excuses par avance des erreurs que tu pourrais commettre. Par Zeus n'introduis-tu donc jamais ton interlocuteur de façon correcte et régulière alors que tu t'appliques si bien pour la suite?

Quoi qu'il en soit, je suis bien Héphaistíôn, le général à qui s'adressait cette lettre.

Je prends ton coeur tout entier, jolie muse, et m'enquiers de ce qu'il a à offrir.
Je considère cela comme une opportunité exclusive de pouvoir parler à des personnes si loin de moi, dans le temps, dans l'espace, et ma sagesse, liée à ma curiosité, ne trouve toujours pas quelle entreprise permet ce prodige, mais j'en suis tout à fait comblé. Alors je cesse d'y penser, répondant simplement, entier, au modeste courrier que je reçois. Ce sont réellement des lettres comme la tienne, douce Gaëlle au nom barbare, qui m'ont fait accepter la demande du résident maître de cet éther.

Que la clémence soit, car la franchise est une qualité rare en ce monde fait de serpents et de conspirateurs. Ainsi, même s'il doit y convenir de rectifier mes erreurs de stratégies, parce que tes moyens permettent d'être plus élaboré, je prendrai, dès lors, grande considération de ces dires.

Cependant, tu ne sembles pas vouloir parler de maux, de guerres et de conquêtes, juste que j'explique, mon Seigneur, que je m'ouvre, un peu plus encore, et dévoile pour satisfaire les curiosités ou calmer les coeurs. Que le tien se porte le mieux possible, car mes sentiments et faits ne sont que pureté et amour incontesté envers l'être qu'il est.

Tu me demandes d'aborder son caractère, et ce n'est pas là chose aisée. Je pense qu'il a depuis toujours été tolérant, ouvert d'esprit, conquérant et impulsif. Oui, voilà. Je pense aussi qu'il est et restera à tout jamais, curieux, têtu, rancunier et généreux. C'est une personne qui est changeante comme la lune, mais qu'il fait bon de côtoyer. Il a cette culture toute puissante, cette sagesse et ce charisme qui font de lui un roi admiré, il a le goût du travail bien fait, il est respectueux de l'eau de son bain, des blés qu'il fauche, des animaux, de l'art, du sang et de ses ennemis. Il cherche toujours à apprendre de l'autre, à découvrir; il pense que l'être ne peut être comblé sans les autres, sans leur contact, leur apport, qu'il soit laudatif ou non. Je pense qu'il considère toute chose, quelle qu'elle soit, quoiqu’il en coûte. Je le respecte en tant qu'homme pour tout cela, pour ce qu'il est et représente.

Dans l'intimité, et depuis l'enfance, nous avons toujours été liés, il m'a toujours accordé les plus belles faveurs, les plus doux regards et les plus intimes étreintes.
Il aime ses hommes, ceux qui comptent, il les souhaite de confiance et près de lui, dévoués et fidèles à chaque instant. La plupart se trouvent dans les sômatophylaques, le reste dans la direction des cavaleries et autres troupes importantes.

Il aime Homère, comme ses ancêtres, hormis son paternel, et suit toujours les devises d'Aristote, qu'il nous a beaucoup inculquées, et aime ainsi me comparer à l'amant d'un de ses plus grands héros, parce qu'il me sait plus présent qu'aucun autre, parce qu'il sait que ma vie n'a aucune importance si la sienne est emportée sous mes yeux, parce qu'il sait que malgré les ravages du temps et ceux des orifices de ses favoris, je serai toujours là, tapi dans l'ombre, veillant.

Je pense que les philosophes ou poètes -peu importe leur temps- aussi doués qu'ils soient, ne pourront pas résumer l'histoire qu'Alexandre a accomplie même s'ils avaient pris une vie entière pour l'écrire. Je sais qu'un instant près de lui vous bénit d'une force grandiose, alors qu'une minute loin de lui vous damne infiniment.

Pour parler d'Alexandre, il faut l'avoir connu, il faut avoir écouté sa sagesse, il faut avoir du courage et de l'honneur, il faut avoir combattu avec lui, partagé ses nuits de doutes, de hontes et de craintes, car trahir sa mémoire serait un affront inconsidérable.

Je le connais bien, parfois trop, et j'ai bien conscience d'être trop élevé par rapport à ces autres, mais je ne doute pas un instant que ses choix stratégiques et militaires ne sont pas dictés par une performance satisfaisante hors du champ de bataille. J'ai toujours su que je me tiendrais à ses côtés, le regardant ériger le monde, serein et empli de fierté. C'est un grand homme, empereur de Macédoine, de Grèce, de Babylone pour les autres, mais c'est Alexandre, simplement, pour moi.

La correspondance épistolaire me déçoit, car l'émotion et les sentiments que j'éprouve sont ce que l'encre n'arrive que trop peu à transmettre. La vérité, la voici, jolie fleur. Il est le roi et l'homme, l'amant et l'amour, la violence et la tendresse; moi, à ses côtés, patient.

J'aurais tant à dire si le temps ne m'était pas compté. Vous devez savoir ce que Philippe a accompli; beaucoup de choses, d'une poigne digne d'un grand roi, mais Alexandre a poursuivi son cheminement bien plus loin que son père n'en aurait rêvé. Il a réconcilié son peuple avec son ennemi le plus important, quel autre Grand peut se targuer d'avoir été aussi loin?

Vous imposez la théorie de l'âme souffrante, je pense qu'il souffre en quelque sorte de ne pouvoir aller plus vite, de voir le temps passer si vite, filer entre ses doigts sans pouvoir le retenir. Il est torturé de voir des montagnes se dresser devant Alexandre de Macédoine, des fleuves barrer la route de nos armées, les conspirateurs rôder autour de ceux qu'il aime.

Je pense qu'il trouve la quiétude et le réconfort avec certains, certaines; je pense que le reste du temps, il le passe émerveillé de chaque merveille que Zeus fait, découvrant et découvrant encore, donnant toujours et partageant à nouveau ce qu'il a acquis au cours de ses conquêtes, que ce soit culturel, pécuniaire ou matériel. Je croule souvent devant tant d'immensité, de splendeur, de majesté.

Je ne sais ce qu'est ce cinéma auquel tu fais allusion; je ne peux donc pas aborder cette adaptation dont tu parles. Je sais en revanche que j'aime beaucoup les divertissements et que le théâtre compte parmi mes préférés. Nous avons déjà vu des représentations de scènes de vie d'Alexandre, mais en toute honnêteté, ni lui ni moi n'avons reconnu quoi que ce soit nous étant propre, aucune réminiscence, aucune anecdote, aucun symbolisme, aucune passion.

Nous avons toujours accompli ce qui a été, avec une fougue et une passion transcendantes. Cela mène le coeur, guide le glaive. Puissent votre culture et vos semblables faire de même, chère Gaëlle.

Qu'il t'accompagne et que Dionysos bénisse le sol sur lequel tu donnes ou reçois l'histoire, car c'est avec les exploits des grands qui nous ont précédés que l'on peut se fixer un but à atteindre, une limite à franchir, une frontière à repousser, un ennemi à combattre, la paix de l'âme et du corps.

Hêphaistíôn Amyntaros, Chiliarque et Général d'Alexandre III de Macédoine.