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Lucie 
écrit à
Héphaïstion
Héphaïstion

Aujourd'hui, comment juges-tu ta vie?



    Cher Héphaïstion,

Je ne vais pas me répandre en compliments, car je suppose que l'on t'en a déjà servis à toutes les sauces et je vais directement te soumettre mes questions. Mais d'abord, excuse-moi pour l'orthographe et pour le manque de respect dont je risque fort de faire preuve: j'ai la vilaine habitude d'écrire de la même manière dont je me sers à l'oral, c'est-à-dire extrêmement familière et le plus souvent agrémentée de quelques jurons.

Alors, voici mes questions:

Question un. Trouves-tu que tout ce que tu as accompli, et qui t'a permis d'être connu encore deux mille cinq cents ans après ta mort, en valait la peine ou aurais-tu préféré une vie moins chaotique, mais dont personne ne se serait jamais souvenu?

Question deux. Regrettes-tu que cette existence te condamne à mourir jeune?

Question trois. Tes rêves d'enfant étaient-ils ceux que tu as suivis ou appartenaient-ils seulement à Alexandre?

Question quatre. Un nom immortalisé a toujours été le rêve des dirigeants ambitieux, quelle que soit leur époque. Mais durant leur vivant, cela leur apporte-t-il réellement quelque chose?

Question cinq. Suivre toujours le même homme dans son appétit insatiable de conquêtes, cela ne finit-il pas par être lassant après tant d'années à ses côtés?

Question six. Que ressent-on lorsque l'on va à la bataille en doutant fortement de ses chances de succès? Quand on est persuadé que ce combat sera le dernier?

Question sept. Et quand ledit combat est terminé et qu'on est, certes, mal en point, mais qu'on a gagné?

C'est tout pour l'instant; tu n'es pas obligé de répondre. D'ailleurs, mes questions ne brillent pas par leur intérêt historique, ni par un quelconque intérêt d'ailleurs.

En tout cas, tes réponses m'intéressent. C'est bien de connaître les actions militaires d'Alexandre III de Macédoine. C'est bien de savoir avec qui il s'est marié et avec qui tu t'es marié. C'est bien aussi que l'on sache jusqu'où s'étendait ses terres à la fin de sa vie.

Mais un peu de sentiments et de psychologie en plus, c'est mieux, non?

Mille baisers d'une admiratrice curieuse du XXIeme siècle.

Lucie

Mœmactérion, le vingtième jour du cycle athénien.

Fière Lucie,

Ne t'excuse pas d'être franche et directe. C'est une qualité réellement appréciable. Je sais l'être parfois, et mon statut me l'intime avec régularité; aussi, pardonne ma verve à ton tour, si tu la juges offensante. Permets-moi d'emprunter cette calligraphie que tu utilises pour répondre à tes nombreuses interrogations.

I) Je suis heureux d'apprendre que le souvenir et les exploits de mon seigneur soient toujours connus à ton époque, et ta question m'émeut, car il est certain que j'aurais préféré une autre gloire, bien plus personnelle. Plus intime. Une maison face à la mer, avec des légumes simples et quelques bêtes. Assez d'argent pour être tranquille, en laissant le trône et le sang à d'autres. Le bonheur devrait ressembler à ça.

II)  Je suis flatté de recevoir tout ce courrier, mais on m'a déjà prédit ma mort. On me l'a déjà décrite: je mourrai jeune, à notre retour des Indes. Je ne retire aucune fierté de savoir cela. Aucun plaisir de savoir que mon adoré me pleurera sans cesse, que le déclin de son empire sera annoncé. Comment le pourrais-je ?

III) Ah, mes rêves d'enfant! Je priais Arès pour que cette épée de bois devienne réelle, pour que la gloire connaisse mon nom, pour que l'ennemi s'agenouille devant une puissance macédonienne. J'ai très vite obtenu ce que je désirais. Sans doute, ces désirs-là étaient-ils aussi ceux d'Alexandre. L'émulation a toujours été au centre de notre vie, de notre relation; j'ai peut-être influencé ses lectures, sa façon de concevoir les choses, mais lui, il a bouleversé mon existence: il est certain que j'aurais pu devenir ambassadeur ou berger, si mon père n'avait pas soutenu Philippe.

IV) L'immortalité d'un nom, avoir la certitude que nos actes seront soulignés d'héroïsme par les générations à venir est très stimulant. Cette simple idée motive les soldats et galvanise tout un peuple. Avoir cette fierté-là, c'est incomparable! Je suis persuadé que, même si ton époque ne compte pas autant de héros que la mienne, la notoriété et la gloire sont des notions qui restent présentes, importantes et sincèrement enviées.

V) Cette question est amusante, en un sens, et je pourrais me vexer; je gage qu'Alexandre le serait, un peu, et il me regarderait en reposant la même question, comme s'il se l'appropriait! J'imagine tout à fait! Il est adorable lorsqu'il devient capricieux comme ça. Non, Lucie, le suivre n'est pas lassant, ni démotivant. Si tu pouvais l'écouter me raconter ses rêves, ses envies, tu en serais persuadée et tu nous suivrais peut-être. Je n'ai jamais connu de pareil orateur: il sait faire partager sa soif de découverte. Personne ne suit aveuglément un roi en mal de reconnaissance, tous honorent et soutiennent un souverain hors du commun, avec la même envie de connaître et de rapporter chez soi les trésors cachés derrières les montagnes barbares.

VI) On ne vous apprend pas à devenir général. Mais, quand on vous apprend à devenir soldat, cette crainte-là, on vous force à l'oublier. Mourir au combat n'est pas une fatalité, mais le plus grand des honneurs. Voilà ce que vous devez vous dire. Et rien d'autre. En tant qu'homme, on ne peut pas toujours se résoudre à penser ainsi. Même Alexandre éprouve des craintes et s'en remet aux dieux. Il leur demande de guider son arme avec sagesse, de veiller sur lui, sur moi. J'ai toujours une certaine appréhension avant la bataille. Le jour même. En passant mes étriers, en empoignant une lance. Mais, lorsque l'ennemi marche sur nous, alors je sais ce que je me dois de faire et, là, je ne doute plus. En toute sincérité je n'ai jamais pensé que la victoire était hors de portée. Je reste quelqu'un de très optimiste!

VII) Quand le combat est terminé, que la mort frôle notre berceau, bien sûr on souhaite savoir ce qu'il advient des autres, si les troupes vont bien, si tout est en bonne voie. Parfois, le bilan est lourd, les pertes nombreuses et la victoire, pas si proche, mais alors, un courage que l'on ne supposait pas nous envahit et l'on pressent qu'il va falloir se relever et frapper plus fort. On sait que nous ne nous sommes pas réveillés à l'aube pour enfiler cuirasse et armure dans le but de rejoindre les Champs. On sent que ce n'est pas le jour. Et lorsque la victoire est un constat évident, alors on ne se congratule pas, on pense immédiatement aux vies déchues, et l'humilité passe avant la gloire.

Tu sembles instruite et bien modeste. Ne sous-estime pas la pertinence de tes questionnements. Moi-même, enfant, j'ai longtemps réfléchi au sujet du Minotaure! Les érudits ont mon plus grand respect, Lucie; ne doute jamais de cela. Je répondrai avec plaisir à d'autres de tes missives, si toutefois tu souhaites m'écrire à nouveau.

Qu'Athéna et Dyonisos entendent ton nom!

Hφαιστίων
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