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Philippe 
écrit à
Héphaïstion
Héphaïstion

Alter ego

    Mirabilis Héphaïstion...

Pardon pour la familiarité, mais je ne sais point écrire.

Tu ressembles à celui que j'aime, mais je n'incline pas la tête sur le côté lorsque je suis plus concentré ou amoureux...

Je te saurais gré de me parler de ton homme, pardon de ton dieu.

Le mien aussi aime la conquête, il est généreux, il a de l'empathie pour les êtres, il est anxieux et s'emporte comme un enfant: j'aime l'entendre en pleurant quand il dit que je lui manque.

Nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Cependant, nos routes se sont séparées...

J'aimerais tant, admirable Héphaïstion, que tu me parles de celui qui t'a rejoint finalement: dis mon son odeur. Ne sois pas timide et dis-moi son goût. Demande à Éros qu'il te souffle les gestes de vos étreintes. Je me rends compte que j'ai écrit comme je suis: j'espère ne t'avoir point choqué. Prends tout ton temps pour me répondre: pour l'exceptionnel, j'ai tout mon temps...

Reçois d'ici, l'admirable campagne avec la mer tout au fond, la merveilleuse sensation de la journée qui s'éveille vers Nikaia.

Je termine, en pleurant, la lecture de vos missives, Alexandre le Persan, médecin valeureux: quel plaisir de lire cet amour qui se construit tout comme les pierres romaines que je restaure dans la propriété d'une amie. Hier, en les transportant, à la main pour ne pas les heurter, je pensais à ces rocs qui ont ton âge et que je déplaçais dans le temps, délicatement, je te l'assure.

Mais ce n'est pas vers Alexandre le Persan que je suis attiré...



Mon cher Philipe,

Par le nom que tu portes, puisses-tu ne pas être un de ces esprits tourmenteurs, car tu ne saurais lire ce que je sais.
Je ne sais qui incline la tête comme tu le dis, dans ce cas. Est-ce moi?
Lorsque je suis concentré, et que je n'arrive plus à penser correctement je demande à un médecin de changer mes bandages. Ainsi la souffrance passée, tout redevient clair.
Te parler de mon homme-dieu? Je puis le faire, comme je l'ai fait à toutes ces personnes qui m'ont écrit avant toi.
Que dire de lui qui soit inconnu? Car les non-dits justement sont peut être faits pour le rester, qu'il s'agisse de la chaleur d'une tente, de creux de reins, de tactiques offensives ou de traîtrises grotesques.
Je suis touché de ces confessions que tu m'adresses, j'admire toujours le coeur des hommes lorsqu'ils s'expriment au-delà de la cuirasse, au-delà des faux-semblants.
Dans l'absolu, l'émulation, et le grandiose. Les yeux, se noyant les uns dans les autres. Les paumes tièdes et franches.
Voici ce qu'Alexandre fait lorsqu'il vient à me parler.
Tu ne me choques pas mon ami, tu es respectueux et parles comme un sage.
Aphrodite a du te porter de nombreuses fois en son sein. Tu sais que quelque part tu peux lire ces missives, sur cet éther que je ne saurais imaginer.

J'ai aimé quelque peu cet Alexandre qui est venu à moi.
Il m'a serré contre lui, mais n'était-ce pas un de ces charmes que les drogues procurent ?
Je reste mourant, cher Philippe, et je dois aller mieux puisque je n'ai plus de visites tendres et aimantes de cet Alexandre.
Sûrement un défi des dieux pour savoir si j'allais, au moment de mon passage, ruiner mes chances de gagner les Champs.
C'est mal m'estimer.
Saches qu'il n'était pas perse, mais que son amour perdu l'était, lui.
Tu déplaces des rocs qui ont mon âge?
J'ai là trente-trois hivers... dont quinze étés -ou si peu en plus- de guerres. Pauvres pierres.
Je suis curieux de savoir ce qu'il t'arrive, alors? Quel est ce motif qui te pousse à m'écrire? Es-tu toi aussi contrarié par l'avis des gens qui repoussent les femmes ou les hommes à s'aimer entre eux ?

Tu as su me trouver, lis bien.
Je t'envoie ce que tu cherches, et bien plus encore.
Ces quelques mèches restent encoures vivaces bien que coupées, pierres déchues de la couronne qu'est mon pauvre crâne.
De l'amour il en faut, et du courage encore plus.

Mais je n'ai pas peur. Reste tout aussi sage, mon gentil Philippe, et écris-moi encore, avant que je ne puisse plus profiter de ces élans d'allégresse.
Si tu trouves mon petit médecin dans ton monde, dis-lui bien que je pense à lui.
Je dirais tout le bien que je pense de lui à Thanatos, mon ami sois-en assuré.
Tu restes le plus humble des seconds.
Tien,
Héphaistion Amyntaros.



Au plus grand des seconds.

En effet, je ne sais quel «titre» te donner.

J'ai lu dans les différentes missives «tendre ou bel» Héphaïstion.

Ce n'est pas assez ou trop peu...

J'ai lu la lettre de «iste» Philippe, mon homonyme: hélas, qu'il honore mal le prénom qu'il porte!

Les lettres de ton petit médecin me font encore pleurer de bonheur.

Par quel biais reçois-tu nos missives? Je sais que mes questions sont futiles mais leur nature me rapproche de toi. Je sais que Thanatos t'attend. Dis-lui qu'Éros sera vainqueur... Il y en a qui disent encore à notre époque l'amour est bien plus fort que tout. D'autres qui chantent «je veux y croire encore». Mais ceux-là sont bousculés et il est devenu impossible voire subversif de rêver en regardant les étoiles dans ce monde-là.

Hier soir, dans la nuit, étendu sur le sol, j'ai regardé la lune pleine monter au firmament. En voyant ses étoiles, c'est vers vous, mes chers disparus, que j'ai voulu m'envoler... Je suis bien impudent, éternel second, de vouloir te serrer dans mes bras: sois gentil avec moi et ne repousse pas celui qui te trouve et ne te cherche pas.



Cher Héphaïstion, (j'ose cette familiarité),

Elle estompe l'éther, me rapproche de toi.
Si tu étais virtuel, tu ne répondrais pas.
Et je sens la honte de n'avoir pas cru en toi.

S'il te plait, poursuivons sur ce que tu m'apprends déjà.
J'espère ne point te tourmenter avec mes chimères... Il est, ici bas, de bons Philippes comme de mauvais. Il semble que je fasse partie de la première catégorie car tu dis qu'Aphrodite m'a regardé: elle ne l'aurait pas fait si elle m'avait trouvé mauvais...
Là où je suis, j'ai trop peu appris de vous: je confonds un peu vos dieux avec ceux des civilisations qui vous ont suivies.
Pardonne mes erreurs si je cite de noms que tu ne connais pas. Imagine l'infini qui vient après toi: c'est dans ce vertige de temps que je suis placé... deux mille trois cent trente et une années après toi. Ainsi, les pierres que je porte et taillées par les tiens ont sensiblement cet âge.
C'est bien ton homme-Dieu qui incline la tête: nous conservons vos portraits et vos statues dans d'énormes pinacothèques que nous appelons musées. Je peux ainsi voir, dans la ville où j'habite, le buste d'Alexandre réalisé en porphyre rouge. Je tressaille à l'idée qu'elle est peut-être chez toi. On remarque que la tête est légèrement inclinée vers l'épaule gauche à la suite d'un rétrécissement congénital des muscles du cou. J'ai imaginé, dans ma scène, lorsqu'il te regarde dormir: l'inclinaison s'accentue plus fort vers toi, déjà en entretien avec Morphée, puis offert, puis vaincu...

Le soleil s'élève et tout dort encore autour de moi: d'après ton calendrier nous sommes en Hécatombaïon: cela a-t-il un rapport avec Hécate? Je vais le vérifier avec mon dictionnaire... De même je vais vérifier si tu as connu le dénommé Plutarque qui écrit: «Son corps et son haleine sentaient si bon qu'il parfumait les habits qu'il portait»
Je sais qu'Alexandre ne fut pas perse.
Le petit médecin dont je parle, lui est perse. Vous avez conversé et il est de la même ère que moi: il connaît ta maladie et parle dans son rapport de fièvre typhoïde. Je ne le connais que par l'entremise de vos lettres.
Nous avons, chez nous, des portraits, un peu comme vos mosaïques mais dont les particules sont infiniment plus petites... J'en possède de toi, d'Alexandre, de Philippe, son père et de sa mère Olympias... Je garde près de moi celle de mon ami dieu: celui qui règne plus sur mon esprit que sur mon corps.
J'aimerais tant que tu me parles encore de celui dont tu dis «J'ai aimé quelque peu cet Alexandre qui est venu à moi.»
On dit qu'il a hurlé pendant trois jours après ton départ. Mais j'en ai trop dit: la maison s'éveille et je vais devoir te quitter: je sais si mal le faire...

Je pense à vous deux quand j'entends les paroles d'une chanson: «Il sentait bon le sable chaud... ses yeux baignés de lumière.»

Demain je quitte cette région magique qui vous aurait enchantés: je retourne à la ville qui borde les eaux, puis dans ma capitale ou je séjournerai quelques jours avant de retourner vers celui qui règne sur mon âme.

Merci de ta patience: je veux y voir un signe de courage et d'amitié.

Sois, en tous lieux, assuré de la mienne.

Ma tante m'appelait Philippe le rebelle...



Ceux que j'admire, de par leur sagesse ou leur grandeur, se permettent la familiarité avec laquelle tu m'abordes. Je la tolère, et je suis mourant mon ami, qu'aurais-je encore à haïr ceux qui se disent mes ennemis?
Je n'ai plus la force de relever les manques de respect. Je souligne toujours lorsque cela m'atteint, en revanche.

Tu devrais croire, en effet, car je réponds toujours, même si mes bains me prennent parfois des heures, je me dois d'apporter des réponses, n'est-ce pas?


Poursuivons si tu le souhaites.
Tu ne me tourmentes pas, cher Philippe.
Je suppose qu'il doit aussi y avoir de bons et de mauvais Héphaïstion dans ton monde.
Je ne saurais dire, si j'étais ton contemporain, à quelle catégorie je pourrais prétendre appartenir. Le sais-tu?
J'essaie de bien m'imaginer: deux mille trois cent trente et un... Par tout l'Olympe, je n'avais jamais réalisé. Et nos noms sont encore en vos seins?
Nous avons sûrement réussi alors.

J'ai moi-même un buste d'Alexandre dans ma chambre, comme il a un buste de moi dans la sienne. Je ne sais plus s'il l'a brisé de colère ou non. Pardonne-moi.

Il a été écrit par des mignons qu'il me regardait souvent dormir en touchant mes boucles, il y a des années, il ne le fait plus vraiment. Quelques chauds baisers sur les paumes et les lèvres sont ma seule salvation dans cet état qu'est le mien. Je ne sens même plus la fraîcheur des oranges que l'on presse à même mon gosier.

Oui, nous sommes bien dans le courant d'Hécatombaion. Et c'est bel et bien le mois de la douce et cruelle.
Le dernier jour de ce mois nous lui avons fais de nombreuses offrandes, et son courroux s'est même quelque peu apaisé sur moi en ce jour.

Je ne connais pas ce Plutarque que tu cites. Excuse-m’en.
Mais de qui parlait t-il lorsqu'il abordait l'histoire des vêtements?

Mon petit médecin n'est pas perse, comme tu le dis. Je le sais, et ce que je t'ai dit dans ma dernière missive, il savait s'exprimer en Persan mais c'était son Amour qui l'était.
Tu souhaites que je te parle de L'Alexandre de ton monde?
Je sais si peu de chose au final, je crois qu'il m’aimait, et que j'ai pu l'aimer en retour, je crois qu'il est parti, quelque part, dans un endroit meilleur et paisible, son ombre n'est plus sous mes paupières, et l'on m'a chuchoté que des anges me veillaient, il doit être l'un d'eux. Avec son Amour. Puissent-ils être retrouvés et calmes.

Qui a hurlé trois jours après mon départ? Mon médecin? Mon dieu? Je ne sais plus...

Je ne sens que le sang collé, la sueur et la maladie, mon tendre Philippe.
Mes yeux doivent être vitreux, seule mon âme est pure car je sais que j'ai fait tout ce que j'ai accompli pour la volonté d'un seul, pour l'amour d'un seul, pour les regards d'un seul.

Merci de tes douces missives.
Écris donc encore si tu en as le besoin ou l'envie, comme les journées sont longues et douloureuses, je me ferais un plaisir de t'aider dans tes recherches.
Si je le puis.
Quelle est donc cette région où tu as passé autant de bon temps?
Où donc dois-tu retourner?

Courage et amitiés, donc.

Héphaïstion.



...Je guettais ta lettre, un peu comme on guette les pas de celui qu'on attend le soir.

Je quitte ce soir la région que l'on appelle de nos jours «la Côte d'Azur». J'étais dans les montagnes qui surplombent la mer et souvent, j'ai pensé à vous deux qui aurez pu passer ici et profiter, loin de la guerre, d'un séjour bienheureux....

Il faut que je me hâte pour regagner le convoi qui vers la capitale m'acheminera. Il me semblait que pour ta maladie le médecin de mon temps t'avait conseillé de ne plus boire l'eau qu'on te donne. Pour cette fièvre, il faut te déshabiller et qu'on te lave doucement avec de l'eau pure.

Je bénis le ciel que votre histoire nous soit parvenue: vous avez réussi votre projet et nous le transmettons afin que vous restiez éternels... Je sais que m'écrire t'épuise: lorsque tu m'écris, je sais que tu es vivant...

Je n'aime pas partir mais il le faut à présent. Reçois toutes mes bonnes pensées et tout ce qui se peut pour apaiser ton corps et ton âme. Essaie de ne pas me quitter.

Philippe le rebelle.



À Héphaïstion, l'immortel

Vois comment pour toujours dans nos coeurs, tu demeures.

Hestia la Macédonienne qui t'écrivit le confirme.

Nous conservons des statues et des tableaux de toi et de ton cher Alexandre. C'est ainsi qu'éternel tu parviens jusqu'à nous.

J'ai regagné ma ville, capitale du pays ou je vis. Je n'arrive point à la situer pour toi, sans faire de contresens.

Éclaire-moi, je t'en prie: on dirait, dans tes lettres, qu'Alexandre n'est plus avec toi.

On écrit qu'Alexandre, dans la mort, tu précèdes.

Pardonne-moi: vers Hadès je guide ton pas.

Je pars dans cinq jours très à l'est d'Alexandrie.

On écrit tant de choses sur toi et Alexandre. C'est bien d'Alex que Plutarque dit que le simple fait de porter ses vêtements suffit à parfumer l'air tout ambiant.

On dit tant de choses que je ne connais pas. Parle-moi, je t'en prie, du général qui jamais ne rend les armes et seulement devant Alexandre accepte de s'incliner...

C'est ce genre de bataille qui chez vous me fascine.

L'amour est bien plus fort que tout.

Au meilleur des seconds, car premier à aimer.

Te cum: avec toi.

Philippe le rebelle



Cher Philippe,

C'est bien avec amertume que je relis tes écrits. Je ne semble pas vraiment comprendre. Je ne sais pas comment tu as eu vent de mes conversations avec Alexandre, le médecin. J'ai appris par une de ses amies qu'il était décédé. Je l'ai tant pleuré!

Je sens bien que l'Hadès dévore le sol qui me porte, me priant de le rejoindre. Que te dit-on que tu ignores?
Que veux-tu de moi? Je ne suis qu'un pauvre aimé.

L'amour comme tu le dis... L'amour... Même lui me quitte.


Héphaïstion.



Bien cher Héphaïstion,

Je rentre d'un merveilleux voyage dans le désert et c'est aussi avec une grande amertume que je lis ton message. J'avoue mal comprendre ce que tu me dis... Nos livres d'histoire nous mentiraient-ils? Ou suis-je à ce point stupide de faire un bien méchant anachronisme? Je t'en prie, si tu le peux encore, dis-moi la vérité et ne me laisse pas dans l'ignorance. Nous pouvons lire dans nos livres d'histoire que tu pars avant Alexandre. Pardonne si cette méprise te choque et détrompe-moi bien vite. Je reste en Afrique pendant quinze jours. Après cela, je rentre chez moi. Donne-moi de tes nouvelles.

Comme je le dis à mon ami, je t'embrasse comme je t'aime.

Philippe



Mon Philippe, doux Philippe,

Alexandre me verra partir, quoi qu'en disent tes livres. Cette chambre d'Ecbatane sera la dernière. Regarde toi-même: Appolon m'offre les feux de l'Hadès.

Aime-moi comme tu m'embrasses.

Héphaïstion.

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