Ophélie
écrit à

   


Claude Frollo

     
   

Vos sentiments

    Bonjour très cher Claude Frollo,

J'ai un peu de mal à vous cerner. Si cela est possible, j'aimerais que vous m'envoyiez vos sentiments vis-à-vis d'Esmeralda.

Merci bien.

Une certaine personne
 

Personne se voulant inconnue, mais qui laisse figurer son nom sur son adresse «électronique» (si j’use à bon escient d’un terme qui m’est rien moins que familier), sachez que l’anonymat véritable est celui de l’humilité et non du camouflage. Ainsi travaillent les artisans de mon siècle, en construisant églises et cathédrales, en taillant pierres, ciselant vitraux, peignant miniatures et lettrines, sans les signer de leur noms, pour la seule gloire de Dieu; ainsi sont nées Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, Saint-Jacques, Saint-Martin, Sainte-Geneviève-des-Ardents, dans l’humble anonymat de leurs ouvriers. Et vous, qui vous cachez comme un voleur, vous prétendriez vouloir déchiffrer les profondeurs de mon âme? Quel orgueil, quelle vaine curiosité vous anime donc pour m’interroger ainsi?

Seuls les amoureux de Science pourraient appréhender la flamme qui me dévore, comprendre la passion qui me brûle, ma quête de l'Esmeralda, de l’émeraude philosophique -moi, Claude Frollo, l’or fol, mais enfin abouti et clos! Vous, pauvre béotien, que savez-vous de cette soif, de cette ardeur qui pousse le souffleur des nuits entières à oeuvrer comme un damné? Que savez-vous des convulsions du désir, de l’espoir insensé d’entrevoir -oh! ne fût-ce qu’une seule fois! une lueur de cette divine émeraude? Que savez-vous du feu secret qui vous brûle jusqu’aux entrailles, vif argent pour lequel je serais prêt à tout consumer, dans la noire agonie du
caput mortuum?

Pour connaître mes sentiments, il faudrait vous engager vous-même sur ce chemin périlleux qu’est le Grand Oeuvre. La science se laisse approcher par les amateurs et curieux -amatoris et curiosi, au sens propre de ces mots- mais pour l’amour d’Elle, et non par indiscrétion.

Dissimulé derrière l’arrogance de votre soi-disant incognito, comment sauriez-vous y être prêt? Renoncez, renoncez, vous dis-je!

Dom Claude Frollo, archidiacre