Une grande admiratrice
       

       
         
         

Candice

     

Bonjour mon Père,

Quel bonheur de vous retrouver ici! C'est un miracle. Vous êtes mon personnage préféré de toute la littérature (enfin, de ce que j'ai lu, évidemment... Restons modeste!)

Voilà ce que je pense de vous et du roman dans lequel vous apparaissez:

Tout d'abord, Phoebus. Il m'apparaît comme le personnage le plus antipathique du roman. Il ne dégage aucun charme et il laissera tomber Esméralda d'une façon très peu galante! Enfin, le problème, c'est qu'Esméralda l'AIME! Et l'amour est aveugle, malheureusement (bien que tu le nies farouchement, tu es bien placé pour le savoir!). Donc, quoique tu lui aurais proposé, c'était peine perdue puisque dans sa tête, elle avait décidé de rester à jamais fidèle à PHOEBUS, même s'il ne l'aimerait jamais. Ma prof de théâtre a décrété que ton amour pour Esméralda n'était que du désir physique!!! (désolée, mais Victor Hugo t'a vendu! La planète entière est au courant! Autant te faire une raison!) Sans doute, il y a de ça, on ne peut le nier... Mais un coup de foudre ne peut pas réellement naître sans un minimum d'attirance! Surtout quand on sait que, à 36 ans, tu étais toujours resté chaste! Il ne peut néanmoins pas y avoir que ça. Quand tu lui proposes de partir avec toi, de fuir dans un endroit "où il y aura le plus de soleil, le plus d'arbres...", tu sembles idéaliser ton amour. L'obsession du désir charnel croît avec l'avancement du roman. Et au fond, c'est compréhensible. A la base, pas de réel tourment... Tu la vois, tu l'idéalises (c'est une créature de Dieu), mais te méfies (la chèvre: créature du diable)... Tu veux la revoir et c'est là que l'enchaînement commence (la revoir toujours plus)... Esmeralda devient une obsession... Pour l'instant, rien de si étrange que cela... Qui n'a pas déjà connu une telle sensation dans sa vie? Mais ce qu'il y a de plus fort encore chez toi, c'est que tu es prêtre... Pire encore, tu vis à la fin du XVème siècle à une époque où le doute est partout. Les croyants ne savent comment parvenir au salut, ils ont peur d'une apocalypse prochaine... Au fond, tu incarnes bien l'état d'esprit de l'époque... Comment pourrais-tu être sauvé si tu succombes à ta passion... D'où la confrontation terrible entre ton amour pour Esméralda et ton désir de pureté. D'ailleurs, on te voit sans cesse changer d'avis au cours du roman: tantôt tu veux la mort d'Esméralda (la faire condamner par n'importe quels moyens) et puis te voilà qui regrettes (quoi de plus humain) et qui tentes tout pour la sauver (l'enlever dans sa prison, faire appel aux bohémiens...). Tu es inconstant et au fond, ça te rend plus touchant encore... Car le doute est un sentiment humain!

Par ailleurs, l'histoire de la mère d'Esméralda est bouleversante. Quand on pense qu'elle a passé 15 ans de sa vie terrée dans un sous-sol en haïssant les bohémiens et pire encore sa propre fille! Qu'a voulu dire Hugo par là? Qu'il fallait se garder de juger trop vite les gens qu'on ne connait pas peut-être?... Néanmoins force est de reconnaître que les bohémiens n'ont pas spécialement le bon rôle dans cette abominable affaire d'échange d'enfant! Et finalement, encore heureusement que toi, cher Dom Claude, tu as été là pour récupérer le petit bohémien... Ce qui est intéressant aussi dans le roman c'est l'amour que tu portes à ton frère Jehan, qui est tout à fait ton opposé. Jehan a moins vécu que toi, il n'a pas connu ses parents qui sont morts de la peste. Il est fort probable que cet événement t'aie durablement frappé... D'ailleurs, c'est un peu dit dans le roman... Ta première préoccupation avait été dès lors d'élever ton petit frère... Mais finalement, quand on y réfléchit bien, tu n'as jamais eu de réelle satisfaction dans ta vie: Jehan n'a pas répondu à ton attente, tu n'as jamais découvert le secret de la pierre philosophale, tu t'es corrompu avec Esméralda, n'as pas même trouvé l'amour que tu recherchais et finalement as été tué par ton propre fils adoptif, Quasimodo, qui finalement n'a certainement nullement compris la complexité de ton drame intérieur. Enfin, c'est comme ça que je vois les choses!

Candice

 

       
         

Claude Frollo

     
En la saint Simon de l’an de grâce 1481,

Dame Candice,

Les informations que vous m’apportez ne laissent pas de m’inquiéter.

Quel est ce Phoebus dont vous parlez? Quelle est cette femme enfermée sous terre? Aurais-je recueilli un bohémien? Si, de votre siècle, il vous est possible de connaître mon avenir, si votre courrier s’avère pour moi prophétique, le pire serait donc à craindre? N’ai-je donc que ruine et chagrin à attendre de tout ce qui faisait mon espoir et ma passion?

Oui, je frémis aujourd’hui jusqu’au fond de mes entrailles, et ce que j’ai cru construire se voit déjà ébranlé, sapé dans ses fondations. La science, vaine et creuse, abandonnée, bafouée par les pensées qui actuellement m’absorbent tout entier; mon frère Jehan, mon petit, comme mon fils, sans foi ni loi, faisant la honte des écoles dont ma famille était auparavant l’honneur; mon fils adoptif Quasimodo, lié à moi comme un chien à son maître, qui, d’après vous, pourrait me trahir et causer ma mort; mes élèves: Gringoire, Charmolue, ne comprenant rien à la lumineuse quête de la connaissance, disciples dont je ne veux plus; et la passion elle-même, qui m’habite et m’anime comme un feu dévorant, qui a toujours été le moteur de mon existence, de toutes mes entreprises, vouée à l’incompréhension, condamnée à ne rien engendrer!

Ce que je pressens depuis quelque temps semblerait se confirmer… Oh! le destin est en marche –anagkh, fatum inexorable mort de mon âme! Oh! Dieu, pourquoi m’avoir donné tant de puissance, d’ardeur et de force vive, si tout cela doit finir en échec, sans pouvoir accomplir ce pour quoi je suis né?

Dame Candice, je préfère ignorer encore vos propos, qui me glacent et me terrifient. Cassandre des temps futurs à l’analyse sagace, ne me tourmentez pas, gardez vos présages de malheur! et que Dieu vous garde en retour.

Dom Claude Frollo, archidiacre