Audrey
écrit à

   


Claude Frollo

   


Se faire défroquer ?

    Très cher dom Claude Frollo,

Et si c'était la vision de votre soutane qui rebutait la charmante pucelle? Pourquoi ne pas vous faire défroquer, et apaiser ensuite votre soif d'amour en justes noces?

Vous pourrez librement courtiser la Esméralda une fois destitué de la «noirceur sépulcrale de votre habit, de sa tristesse et de son âpreté», pour vous citer! Vous ne serez plus contraint de ne vous imposer à elle que dans l'hostile figure d'un prêtre, que dans le cadre navrant de sa séquestration. L'amour que vous recherchez ne peut être le fruit d'un regard, d'un instant! Poursuivez-la de votre tendre dévotion une fois libéré des lourdes chaînes de l'autel!

Vous vous décrivez comme un homme intelligent, animé d'une force vive et insatiable, aux larges épaules, à la taille haute. Apparence fort charmante qui me laisse présager que la fin de votre torture viendra avec la fin de votre sacerdoce!

Le Seigneur a lui-même créé ce poignard brûlant qui vous torture, cette âme assoiffée d'amour, qui ne s'est toujours dévouée qu'aux plus hautes sciences et au sauvetage des plus faibles. Comment pourrait-il vous reprocher de quitter les ordres pour un amour vrai, un sentiment honorable qu'il a lui-même fait jaillir en vous? Seul votre orgueil pourrait souffrir de votre destitution cléricale, mais nous vous pressentons assez sage pour ne point l'écouter!

Pitié, point de rhétorique dépressive dans votre réponse, dom Claude Frollo, vous êtes au-dessus de cela! Percevez plutôt la lueur d'espoir!

Très amicalement,

Audrey, qui vous garde dans sa prière et rêve de bientôt vous lire!

Dame Aude,
Comme vous parlez de ces choses avec légèreté! Ne savez-vous donc pas de quelle charge relève mon ministère? Ne comprenez-vous pas que, quel que soit mon choix de vie, je demeure à jamais lié par mes vœux?
Un religieux ne peut être déchargé, -un sacerdoce ne se brise pas. Les sacrements sont un engagement à Dieu pour une existence entière, quelle que soit son devenir. Ils sont une chaîne d'acier que je ne peux rompre, hormis par Sa volonté, que traduirait un indult du Saint-Siège, Pontificus indultum, mesure extrême dont je ne saurais me prévaloir...
Ah! le premier Concile de Latran l'a édicté il y a plus de trois siècles, presbyteris, diaconibus vel subdiaconibus concubinarium et uxorum contubernie penitus interdicimus et aliarum mulierum cohabitationem, praeter quas Synodus Nicaena propter solas necessitudinum causas habitare permisit, videlicet matrem, sororem, amitam vel materteram aut alias huiusmodi, de quibus nulla valeat iuste suspicio oriri. Puis le second Concile l'a confirmé et renforcé, le mariage des prêtres et des religieux est déclaré invalide, et non plus seulement illicite. -Malheur sur moi!
Ne savez-vous donc pas que l'apostasie ou la fuite que vous proposez encourt procès et jugement, infamie et dégradation? Que les religieux qui ont ainsi choisi le chemin d'une vie clandestine s'exposent à leur excommunication, -à la rupture de leur nouvelle existence par jugement du tribunal ecclésiastique, -à la séparation et au bannissement de leurs proches?
Oh! dame Aude, c'est une impasse, c'est sans espoir! Et la détresse que j'éprouve n'est nullement une fragilité de l'âme, mais la conscience trop vive de l'immuabilité de mon état, -de l'impossibilité où je me trouve d'assouvir la passion qui dévore mon cœur, sans me mettre en péril extrême, -pourchassé, -honni, -damné enfin!
En état de péché mortel, il n'est pas d'issue pour moi, pas d'alternative à mon obédience à Dieu; -mais de toute façon, qu'importe, je ne suis plus rachetable, -mon âme est déjà déchue.
 
Adieu, jeune et naïve dame Aude, blasphématoire par ignorance et par sympathie; priez pour moi!
 
dom Claude Frollo, archidiacre