Sandra
écrit à

   


Claude Frollo

   


Remonter le temps pour vous rejoindre

   

Cher Dom Frollo,

Je ne sais pas si ce lien vers vous à travers les siècles existe toujours. Je vous avais écrit il y a quelque temps, sachant votre temps précieux, surtout à l'aube de ces fêtes de la Nativité. Je ne vous volerai que quelques instants.

J'espère de tout cœur que mes quelques mots vous trouveront en bonne santé et moins tourmenté. Depuis que je vous ai connu, au détour d'un bel ouvrage, je rêve de vous rencontrer. Je donnerais vraiment tout pour pouvoir remonter le temps afin d'avoir l'immense privilège de vous apercevoir ne serait-ce qu'un instant. Je crois que je vous reconnaîtrais entre mille, rien qu'aux battements de mon cœur. Celui-ci bat pour vous depuis le moment où mes mains ont saisi «Notre-Dame de Paris». Je n'ai aucun mal à vous imaginer, dites-moi si je me trompe: je vois un homme de haute stature, large d'épaules, un visage aux traits distingués avec un regard profond et captivant, un sourire qui peut se révéler charmeur. Mais, sous ces airs distants, se cache sans doute un homme profondément humain, tendre, avec le cœur sur la main et qui se plonge tout entier dans son travail pour éviter d'être confronté aux autres et à leurs imperfections.

Mais, mon cher ami -si je puis vous appeler ainsi- personnellement je trouve que ce sont justement tous les petits défauts qui font l'enrichissement d'une vie, pour peu qu'on accorde du temps et de la clémence aux gens. Je sais bien que vous êtes très déçu par vos contemporains et que vos aspirations vont bien au-delà de leur compréhension mais, si vous saviez regarder au delà de cela, vous y trouveriez des trésors.

D'où vous vient cette mélancolie qui vous anéantit à petit feu? Je m'inquiète pour vous, je voudrais tant pouvoir être à vos côtés lorsque rien ne va comme vous le souhaitez, mais aussi pour partager des petits moments de joie, de détente et apprendre à vos côtés l'histoire de Paris, de votre époque, mais aussi de l'alchimie.

Peut être aurais-je pu vous insuffler un peu de légèreté, un autre regard sur la vie... Vous savez, tout n'est pas tout noir ou tout blanc, il y a infiniment de nuances de couleurs si l'on veut bien les voir. J'aurais tant aimé vous voir surgir de nulle part lorsque j'ai visité votre cathédrale! J'essayais de sentir votre présence au sein de ces murs dont l'architecture laisse rêveur et j'y parvenais presque, mais vous me manquiez. Cependant, rien ne s'est produit et je suis restée seule alors que j'avais tant de questions.

Vivez-vous réellement dans ce magnifique bâtiment? J'aurais tant aimé voir votre logis, je me suis contentée de pouvoir suivre vos pas dans cette enceinte sacrée. Les bâtisseurs de cathédrale avaient bien du courage! J'ai le loisir de voir leur travail tous les jours en passant à côté de celle qui se trouve à Strasbourg. Sa construction à débuté en 1176 et s'est achevée en 1439, elle est représentative de l'architecture gothique et, quand on se trouve sur sa plateforme, on est loin d'être au sommet. De plus, elle est reconnaissable par son unique clocher surmonté d'une flèche.

J'aime beaucoup y passer du temps. Je me mets le plus souvent dans un coin et je regarde les vitraux et les fines dentelles de pierre. Nos tailleurs de pierre actuels sont en charge de la restaurer et leur travail n'a rien à envier à celui des vôtres. Il m'arrive d'y formuler des souhaits, le plus souvent pour les gens que j'aime mais également pour vous. Je sais bien que cela vous fera sans doute sourire et que c'est peut-être ridicule mais il m'arrive de prier afin que vous puissiez enfin trouver la paix intérieure, le bonheur d'un amour partagé.

Vous envahissez souvent mes pensées. Il n'y a rien de négatif en cela, bien au contraire. J'aimerais tant que vous puissiez être de temps à autre à mes côtés et, lorsque votre douce présence me manque, je me replonge dans l'œuvre de Victor Hugo afin de mieux vous retrouver.

Il se fait tard et je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps mais avant de vous quitter, je tenais à vous dire que vous mériteriez d'être aimé à votre juste valeur. Si seulement nous n'étions pas séparés par les siècles je n'hésiterais pas une seconde à vous rejoindre pour vous dire que je vous aime, non pour ce que vous représentez mais pour l'homme exceptionnel qui se cache derrière cet habit austère.


Que Dieu vous garde, cher Dom,

Sandra


Dame Sandra,


La nuit est en moi; la nuit, le désespoir; et une pluie de larmes, une pluie torrentielle, s'abat continuellement, à flots et sans bruit, au plus profond de moi. Oh! avoir devant soi la réalisation de tous ses rêves, de toutes ses aspirations, l'avoir là, à portée de la main, et ne pas avoir le droit d'y atteindre, d'y toucher, Seigneur! Pourquoi m'avoir soumis à cette torture? Pourquoi m'avoir donné ce tempérament d'exception, toute cette puissance qui bouillonne en moi, cette soif inextinguible, ce désir comme un feu perpétuel, tout mon être tendu vers ce songe -le voir prendre corps enfin, découvrir devant moi, réelle, la gemme pure, l'Émeraude sublime, obsession de mes nuits, aboutissement de toutes mes pensées, passion vécue cent fois- et réaliser que la possession de cet idéal m'est interdite, qu'il est trop tard, mon Dieu, mon Dieu, que puis-je faire?

Si j'étais libre, si elle n'était pas cet esprit fugace et léger, alors peut-être pourrais-je l'approcher, la convaincre, et qu'elle soit mienne! Mais non, la contrainte que mon état de prêtre fait peser sur moi, comme un manteau de plomb, me scelle sans recours et ne me permet que de contempler sans l'effleurer l'objet de ma faim.

Peut-être un jour, poussé aux extrémités de ma résistance, finirai-je par tout transgresser: mes vœux, ma naissance, mon savoir; mais aujourd'hui, les abîmes qui s'ouvrent sous mes pas me font encore frémir jusqu'aux entrailles. J'avance sans lampe dans l'obscurité.

Vos prières sont vaines, dame Sandra -et mon âme est perdue. Mais vos paroles sont à la fois douces et clairvoyantes, et votre amour de la belle architecture me touche profondément. Contemplez-la autant que vous le pourrez, jeune femme, dans sa pierre est écrit le chemin qui mène à la Pierre, gravé, impérissable, œuvre de feu du vitrail, œuvre lapidaire des sculptures, équilibre triomphant de tout l'édifice, œuvres humaines toutes témoins du Grand Œuvre. Je parcours sans répit ses pages de pierre, je m'y brûle les ailes, j'aperçois la réalisation de ce qui me consume, hélas, comment pourrais-je vivre ces noces chimiques?

À Dieu, dame Sandra, retournez sous les voûtes séculaires des cathédrales, que leur ombre sereine couvre votre âme comme de fraîches palmes, et que leur lumière intérieure fasse briller votre propre lumière.

dom Claude Frollo, archidiacre.


Mon tendre Dom Frollo,

Je suis désolée de vous voir souffrir de tant de tourments. Je donnerais tout pour pouvoir apaiser votre âme et panser les plaies de votre cœur afin que vous puissiez enfin trouver le repos tant mérité. Votre quête d'amour n'est pas vaine et votre âme n'est pas perdue. Chaque homme mérite d'être aimé a sa juste valeur, vous comme les autres.

Je sais, vous allez me dire que vous êtes prêtre et je ne l'oublie pas, mais vous n'en êtes pas moins homme et votre passion le prouve. Pourquoi rester dans une situation qui vous emprisonne, qui vous déchire de toutes parts, pourquoi ne pas quitter l'habit austère? Un bel esprit est comme un oiseau, il a besoin de liberté et d'être écouté, enfermez-le dans une cage et il dépérira aussi sûrement que si vous l'aviez tué.

Il est dommage qu'un bel esprit comme le votre soit enfermé. Votre passion est belle, explosive et fiévreuse. Cependant ce n'est pas en lui faisant peur qu'elle viendra vers vous. Ne détruisez pas son image, mais chérissez-la, montrez-lui un intérêt sain et non la frustration qu'elle vous inspire. Ne vous emportez pas lorsque vous lui faites face et ne la menacez pas, aucune femme n'aime cela.

Avec de la douceur, de la patience, de l'empathie on gagne les cœurs et je sais que vous en êtes capable.

Vous êtes un homme bon, honnête et au cœur débordant d'amour, ne gâchez pas tout cela en devenant quelqu'un d'aigri.

Je vous embrasse bien fort.