Sandra
écrit à

   


Claude Frollo

   


Remonter le temps

   

Cher Claude Frollo,

Je vous ai découvert par l'intermédiaire d'un ami qui m'avait offert ce chef-d'œuvre de Victor Hugo lorsque j'avais dix ans. J'ai été tout d'abord intriguée par le mystère qui vous entourait; vous me sembliez si distant face au monde et j'ai eu envie de vous connaître d'avantage. En relisant à plusieurs moments de ma vie ce livre dont vous faites partie, j'ai saisi que, sous votre apparente froideur, se cache en réalité un homme au grand cœur, un homme bon, tendre et généreux.

Vous n'êtes pas le «monstre d'égoïsme» dont on nous parlait dans les cours de philosophie. J'ai appris à voir au-delà de l'apparence du prêtre et ce que j'y ai décelé m'a séduite. Ne m'en veuillez pas mais je trouve que vous êtes un homme merveilleux. Il m'est arrivé souvent de souhaiter pouvoir remonter le temps pour aller à votre rencontre afin de voir celui qui se cache derrière tant de pudeur et de maladresse. J'aurais souhaité découvrir votre Paris et avec votre autorisation, vos travaux de recherches.

J'aurais aimé pouvoir passer des heures entières à vos côtés. Vous êtes si tourmenté, triste et solitaire. Comment ne pas avoir envie d'essayer de vous rendre le sourire, comment ignorer votre peine alors que la vie vous tendait les bras? Oh, Claude, que n'aurais-je pas donné pour vous emporter au loin et vous montrer que la vie vaut la peine d'être vécue malgré toute la douleur qui est la vôtre?

Cette jeune femme ignore la chance qu'elle avait d'être aimée d'un homme comme vous. Elle n'a pas su voir au-delà des apparences. Mais je vais vous laisser une petite phrase à méditer; voilà ce qu'un homme à dit un jour: «ne pleurez jamais d'avoir perdu le soleil, les larmes vous empêcheront de voir les étoiles».

Depuis toutes ces années vous êtes mon soleil; à vous maintenant de trouver vos étoiles.

Affectueusement,

Sandra


Dame Alexandra,

L'Étoile est le signe, le sceau -le «scel»- dont l'empreinte indique la maturation de l'Œuvre -et j'ai soif, inextinguiblement soif de suivre cette Étoile comme les mages avaient pu le faire jusqu'au berceau du Christ. Oh! Suivre l'étoile hermétique jusqu'à la naissance de l'or enfant, du dauphin solaire, de la Pierre révélée!

«Stella matutina», étoile du matin, «stella maris», étoile de la mer, étoile polaire, astre des nuits, figure radieuse, Rose du monde et Porte du ciel, -comment pourrais-je me détourner de sa quête? Elle est toute mon aspiration, pour me guider vers la lumière divine, toute ma joie sur le chemin de l'Œuvre.

Puissent les faux soleils ne point troubler l'authenticité de mon désir, ni corrompre la pure ardeur que m'inspire la divine Émeraude.

Priez pour moi, dame Alexandra, protectrice des humains, que la puissance de ma passion a pu émouvoir. Priez pour mon âme -que Dieu veuille l'absoudre!

Dom Claude Frollo, archidiacre.


Cher Dom Frollo,

J'ai été à la fois honorée de votre lettre et ravie de pouvoir avoir de vos nouvelles à travers le temps.

J'espère que vous allez bien en cette période de préparatifs des festivités de Noël. Ici, en l'an de grâce 2012, donc le XXIe siècle (le temps a passé très vite), je suis heureuse de pouvoir à nouveau passer du temps en famille.

Cependant, vous savoir seul à cette période de l'année alors que vos contemporains ne vous prêteront sans doute pas plus d'attention qu'à l'accoutumée m'ennuie beaucoup. Je voudrais tant pouvoir vous faire venir ici, vous faire découvrir notre époque et la vie que nous menons, tout comme j'aurais aimé pouvoir découvrir la vôtre en votre douce compagnie !

Comment fête-t-on Noël à votre époque? Je sais que ma question peut vous paraître étrange, ne pouvant hélas pas faire un voyage dans le passé pour être à vos côtés durant ces quelques jours, cela me permettra peut-être de me rassurer sur le fait que vous serez peut-être entouré.

Vous m'avez demandé de prier pour vous, je vous assure que je n'y manque pas.

Que Dieu vous garde, mon très cher Dom Frollo, et que ces fêtes vous comblent de leurs bienfaits.

Avec toute mon affection,

Sandra

Dame Alexandra,

En vous écrivant voici quelques jours, il m'a semblé me ressouvenir d'une lettre que vous m'aviez envoyée il y a fort longtemps, et qui parlait de Noël. J'ai fouillé dans le désordre de ma cellule personnelle, de mes livres pêle-mêle, de leurs pages rompues, dans la confusion de mes papiers empilés sans soin, dans l'abandon enfin de tout ce matériel qui faisait les belles heures de ma quête alchimique, et qui maintenant se rouille, se délabre et s'empoussière, témoin de l'abandon de mon âme -j'ai fouillé, disais-je, et retrouvé ce document plié et racorni. Mais vous y parliez de Noël, et nous voici, au jour où je vous écrit, dans le temps de l'Avent d'une nouvelle fête de la Nativité. Comment Noël se fête-t-il dans mon siècle? Précédé par ce temps d'attente, de patience et d'ascèse de l'Avent, il fait l'objet de représentations liturgiques, de mystères, joués devant les églises durant plusieurs jours, qui apportent la connaissance de l'histoire sainte à la population; les lieux de culte s'ornent de crèches, les fêtes théâtrales d'arbres de Noël, et les demeures du peuple sont habillées de houx; les derniers travaux des champs clôturent l'année; quant à la fête de la Nativité elle-même, elle fait l'objet de messes de nuit, puis les habitants s'adonnent à des libations, jeux et danses.

Et malgré l'effervescence que provoque cette période joyeuse de préparatifs, sans doute suis-je seul; -mais c'est là plus pour moi un état d'esprit que je recherche, et non une réalité tangible, car le chapitre de Notre-Dame rassemble plus de cinquante chanoines pour concélébrer les offices. La solitude est un retrait, un temps de pause, un retour sur soi-même auquel mon âme rêveuse aspire. Car mes rêves sont si hauts que je ne trouve personne avec qui les partager, et mes pairs me sont ignorants et grossiers.

Ne vous souciez pas, dame Alexandra, même au milieu du monde, mon isolement m'est paisible et nécessaire, il n'est pas cause de souffrance, mais respiration de l'esprit.

Passez un temps joyeux pour ce »dies natalis*. Que l'esprit de Noël vous apporte la lumière dans cette période de nuit hivernale -d'obscurité qui ressemble tant à la nuit de mon âme que nulle clarté naissante ne parvient plus à éclairer.

dom Claude Frollo, archidiacre.



Mon cher Dom Frollo,

Je ne pensais pas que vous vous souviendriez de cette lettre, mais j'ai grand plaisir a vous lire.

Je suis heureuse d'avoir pu toucher du doigt la manière dont se passe la nativité à votre époque. Nous faisons les choses de manière similaire au XXIe siècle.

Je vous souhaite de passer ces festivités de manière aussi sereine que possible.


Je vous embrasse,

Sandra