Clara
écrit à

   


Claude Frollo

   


Rayon de soleil

    Monsieur,

Je vous prie de m'excuser de venir troubler votre solitude et votre méditation, mais je n'ai pu me retenir de vous écrire. Je ne vous volerai pas beaucoup de votre temps, rassurez-vous. J'avais juste besoin de vous faire part de l'estime que j'ai pour vous, non pas pour votre savoir, ou pour votre dévotion, mais pour votre humanité. Je sais de quels maux vous souffrez, quelle passion vous dévore de l'intérieur. Moi-même, je me suis retrouvée dans une situation fort semblable, un amour impossible, destructeur, ravageur. Je vous écris, monsieur, dans un moment de profonde affliction et de solitude. J'ai lu du mépris dans les yeux de celui à qui appartient mon coeur, le mépris qu'il me porte... Mais dans cet état douloureux dans lequel je me trouve, j'ai ressenti le besoin, monsieur, de vous faire partager, vous qui souffrez des maux d'une passion égale sinon plus forte que la mienne, la petite lueur d'espoir qui m'habite. Cet espoir, espoir d'un avenir meilleur, il m'a semblé que vous refusiez de le voir. Non, monsieur, non, votre torture, ma torture, tout ceci cessera bien, un jour ou l'autre. Je sais bien que ces quelques mots ne sont pas grand-chose contre la passion qui vous dévore. Mais sachez, bien qu'il s'agisse là d'une piètre consolation, que même si votre Esméralda ne se rend pas compte de l'homme admirable que vous êtes, vous avez tout de même toute mon estime, mon admiration et mon soutien.

J'espère avoir pu apporter un petit sourire, un petit rayon de soleil dans votre sombre vie, qui mériterait d'être beaucoup plus joyeuse.

Je vous offre toute mon amitié,

Clara



Dame Clara,

Vous dont l'estime et le respect s'expriment avec une rare délicatesse -vous dont la plume est légère à celui qui fuit toute promiscuité et à qui la vie pèse comme la pierre du tombeau- je vous sais gré de la sensibilité dont vous faites preuve pour m'écrire.

Vous dites souffrir de passion -mais que savez-vous réellement des affres de son emprise? Vous dont le corps féminin a été conçu pour la paix, la douceur, la compassion et l'enfantement, que savez-vous de la torture d'une chair d'homme? -de cette douleur qui accable sans relâche, cette déchirure, ce tisonnier de fer rouge, le sang qui bout comme de la lave, les muscles qui se crispent sans rien pouvoir étreindre, et le coeur, comme une braise ardente attisée sans cesse par le souffle brûlant de la lascivité? Oh! douce dame, connaissez-vous donc ce désir qui anéantit toute pensée en dehors de l'être aimé? -oh! comme la faim du corps est souveraine, et comme l'âme est sans résistance devant les ordres de la chair!

Et vous parlez d'espoir? Mais quel espoir reste possible? Quel avenir pour un prêtre qui bafoue sa foi, pour un savant qui renonce à ce qui faisait la joie même de son existence, -pour la grâce interdite de l'amour et de la beauté d'une femme? Non, tant que l'objet de ma passion sera présent sous mes yeux, tant que tout ne sera pas sursaturé de souffrance et de désespoir, il n'y aura pas de lendemain à envisager, -hormis dans une séparation définitive, -hormis dans la mort.

Cependant, je reçois avec gratitude le partage de votre témoignage et de votre aménité. Continuez d'espérer, dame, pour vous, et pour moi qui n'en ai plus la force ni le droit -pour qui il n'est plus d'aube à attendre- pour qui il n'est plus que la nuit.

dom Claude Follo, archidiacre.