Prérana
écrit à

   


Claude Frollo

   


Pensée

   

Bonsoir mon père,

Comment allez-vous? Je ne vais pas très bien. Demain, j’entre à l’hôpital pour me faire opérer et j’ai très peur. Plusieurs personnes m’ont dit de penser à quelque chose ou à quelqu’un pour me détendre, et c’est à vous que je vais penser.

Pourriez-vous prier et avoir une pensée pour moi?

Vous êtes sans cesse dans ma prière et mes pensées.
Que Dieu vous garde,

Prérana

P.-S. Sachez que mon nom n’a aucun sens profane.


Enfant, je penserai à vous, je prierai pour vous dans ce lieu saint qui est ma châsse et ma demeure. N'ayez point de peur, gardez confiance dans la science, dont la lumière a éclairé ma vie jusqu'ici, et qui n'a pu qu'épandre et croître ses rameaux à l'époque où vous vivez. Et si je persiste à penser que la médecine est fille des songes, il nous reste l'oeuvre de Dieu, qui a mis au service de l'homme Sa création, les bienfaits des plantes et des roches, et, plus haut que tout, la charité de ceux qui prennent soin des nécessiteux.

Alors, gardez confiance, pensez à moi, si une telle pensée vous réconforte -et elle s'élèvera comme une prière.

Le Seigneur est auprès de vous, et s'Il a su s'inquiéter des plus pauvres d'entre les pauvres, comment pourriez-vous manquer de Son aide?

Adieu, enfant, je ne sais si cette lettre vous parviendra à temps à travers les mystères des siècles qui nous séparent -peut-être la recevrez-vous sur votre lit de convalescente, où, je l'espère, elle hâtera votre guérison.

Priez toujours.

dom Claude Frollo, archidiacre.



Bonsoir mon père,

Je suis rentrée de l’hôpital samedi. Depuis, à certains moments, je suis de mauvaise humeur parce que le chirurgien m’a dit qu’il fallait que je marche avec des béquilles mais que je ne le veux pas.

Je vais vous dire quelque chose car vous êtes le seul à pouvoir me comprendre: j’en ai assez d’être handicapée (je le suis depuis ma naissance). Il y a trois ans, j’ai subi une lourde opération pour que mes pieds soient remis dans l’axe et j’ai connu d’autres instants de galère. J’espère ne pas avoir troublé votre méditation avec mes ennuis.

Sachez que vos lettres me font du bien.
Adieu, prenez soin de votre âme et de la mienne qui est en perdition.

Prérana

P.-S. Puis-je vous tutoyer?



Demoiselle Prérana,

Pourquoi dire que votre âme est en perdition? Je ne sais que trop ce qu'est une âme en peine, pour m'être moi-même engagé -à mon corps défendant- sur ce chemin de traverse. Mais je ne trouve chez vous que belle santé et soif de vivre, dont vous m'aviez déjà donné témoignage par votre affection enthousiaste à mon égard -et jusqu'à cette saine colère dont vous faites preuve envers l'adversité, et qui est source de vigueur. Ne la rejetez pas! La nuit de l'âme n'est pas dans la révolte, elle se trouve au contraire dans l'abandon et le renoncement; je pourrais vous en parler, moi dont toute pensée se trouve emprisonnée par le seul charme d'une femme, et ne cherche plus à lutter pour retrouver son libre essor et sa sérénité.

Par ailleurs, ne refusez pas un soin nécessaire que vous impose votre état, ne simulez pas la santé alors que votre corps nécessite convalescence; si vous devez être soutenue et aidée pour marcher pendant quelques temps, acceptez-le, faites face; prenez soin de votre chair comme le Christ a pris soin des plus petits. Et si cette situation devait perdurer trop longtemps à votre goût, ne vous fixez point sur les propos médicaux. Pour avoir étudié la médecine, je renie les médecins, mais je garde foi dans la capacité des malades à se reprendre, et à compenser leurs blessures avec toute l'intelligence humaine... Et si une foi grosse comme un grain de sénevé est capable de déplacer des montagnes, ne pourra-t-elle faire pousser des jardins dans le désert, et permettre que la vie s'épanouisse sur le terreau le plus aride?

Enfant, enfant, gardez confiance et volonté, vous dont le jeune âge est source de toutes les espérances!

dom Claude Frollo, archidiacre.