Olivier
écrit à

   


Claude Frollo

   


Paris

   
Monsieur l'archidiacre,

J'aimerais que vous me parliez, si vous le voulez bien, de Paris. Si à notre époque il s'agit d'une orgueilleuse capitale européenne, qu'en est-il à la vôtre? La ville est-elle prospère? Le peuple est-il heureux? Enfin, comment jugez-vous cette cité?

J'aimerais aussi connaître votre avis sur la sorcellerie. Étudiant en droit, il m'apparait aujourd'hui vraiment difficile de condamner quelqu'un à la peine de mort sur de simples allégations. Vous, en tant qu'homme d'Église, et personnellement confronté à ces questions, croyez-vous aux forces du Mal? Considérez-vous vraiment que le châtiment suprême puisse expier les péchés de l'accusé?

En vous remerciant du temps que vous prendrez pour me répondre, ayez l'assurance de mon estime sincère.

Olivier


Maître Olivier,

Un procès d'inquisition répond à des normes strictes, et aucune condamnation ne se porte qui n'ait été au préalable dûment étayée.

Mais je suis heureux d'apprendre qu'il existe à votre époque des hommes tels que vous, qui étudient les lois, les règles de droit. Or donc, pourquoi vous inquiéter autant de la mort d'un individu que ses fautes accusent? Qu'importe le devenir du corps, seul le salut de l'âme vaut mesure -n'êtes-vous point d'accord? Et le châtiment d'un sorcier n'est-il pas le meilleur moyen de purifier, par l'extirpation des aveux -par le fer et le feu- une âme corrompue par le démon?

Mais peut-être tout cela est-il devenu incompréhensible aux hommes de votre époque; époque qui me paraît cependant à moi bien plus barbare et cruelle que la mienne propre, avec votre incroyance, votre égoïsme, vos hécatombes organisées. Et sans doute chaque siècle possède-t-il ses valeurs de bonté ou de ténèbres, qu'il peut tolérer, alors que ceux d'un autre temps lui paraissent odieux.

Mais parlons plutôt de la capitale, à propos de laquelle vous me questionnez de prime abord.

Paris est une ville dense, surpeuplée, animée, active, grouillante, où les maisons s'entassent, pressées dans la double étreinte des grands ensembles royaux, hospitaliers et épiscopaux, où sur les rues débordent les étals des marchands et artisans, -une ville du peuple, -une ville intensément vivante; c'est aussi une ville chrétienne, semée d'un blanc manteau d'églises, dont les clochers hardis et le saint recueillement s'insèrent en mitoyenneté dans le dense tissu urbain; c'est enfin une ville où les intellectuels les plus brillants sont formés grâce à l'Université, et dont le rayonnement s'étend bien au delà des frontières du pays.

Mais c'est aussi -et surtout- pour moi, le centre du mystère de l'Œuvre, qui y est tracée comme un rébus, comme une énigme lapidaire dans les sculptures des édifices, de Saint-Jacques-de-la-Boucherie à Saint-Martin, de Sainte-Geneviève à Notre-Dame même, où je réside, ornement du monde, joyau saint, rose divine, étoile sans pareille!

Gloire au Seigneur!

dom Claude Frollo, archidiacre

Monsieur l'archidiacre,

Les fêtes de la Nativité ont dû vous demander beaucoup de travail, aussi je vous remercie du temps que vous me consacrez. Votre lettre satisfait sur de nombreux point ma curiosité, cependant vos réponses appellent de ma part quelques réactions.

Tout d'abord je ne suis pas de ceux qui condamnent bêtement et catégoriquement l'Inquisition: elle fut une source de progrès dans la procédure pénale, là où régnait auparavant l'ordalie, la loi du talion et autres jugements de Dieu.

Nos époques sont bien différentes: de nos jours on ne condamne plus les gens en raison de leurs convictions. La liberté de culte a été proclamée, chacun est libre d'exercer sa religion du moment qu'il ne trouble pas l'ordre public (je pense notamment aux sectes qui sont nombreuses aujourd'hui; il s'agit de groupuscules d'illuminés dangereux pour eux-mêmes et autrui). Église et État sont donc strictement séparés, et il en est de même pour la majeure partie du monde (à l'exception du Saint-Siège et de certains pays mahométans).

Comme je l'ai dit, nos époques sont différentes, mais j'ai là un exemple qui appellera de votre part une réflexion. Il n'y pas si longtemps, à Rouen, l'abbé Cauchon, évêque de Beauvais, a condamné au bûcher une jeune fille reconnue sorcière et relapse. Je vous rappelle que Jeanne d'Arc, puisqu'il s'agit d'elle, venait de sauver la France du péril anglais. Ce procès grotesque, instrumentalisé à des fins politiques évidentes, réduisit à l'état de cendres une innocente puisque réhabilitée en 1456.

Je veux donc vous avertir que l'erreur judiciaire, suivie d'une peine de mort, est irréparable, et que la bienfaitrice de la France devint sorcière et hérétique pour l'Angleterre. Alors, je ne suis pas bien vieux, mais je peux témoigner que tout au long des enseignements que j'ai suivis je n'ai jamais été confronté ni à la sorcellerie, ni au Malin, ni à quelque ectoplasme ou chimère de toute nature. Dans tous les cas je n'ai vu que des hommes, des monstres pour certains, mais pour la plupart des hommes blessés et détruits. Pour leurs crimes ils doivent être jugés, en toute objectivité, sur des faits prouvés et vérifiables, bref des faits conformes aux lois de la nature.

Pour ma part je n'ai jamais vu quelque brouet infâme devenir philtre aux pouvoirs surprenants, ou quelque messe basses au fond d'une cave lugubre accoucher d'une quelconque malédiction. Tout cela relève à mon sens de la supercherie et de la mystification.

Enfin vous m'avez appelé «maître», ce qui est juste au regard de mon grade universitaire, mais j'ignore encore quelle formule je dois employer pour m'adresser à vous.

Quoi qu'il en soit, ayez l'assurance de mon estime sincère,

Olivier