Lætitia
écrit à

   


Claude Frollo

   


Mise en garde importante

   

Cher Dom Claude,

Je vous écris aujourd’hui pour vous avertir à propos d'un sujet extrêmement grave pour le petit peuple de Paris. Je crois savoir qu'à votre époque il n'y a aucune protection sociale, les miséreux sont donc aidés par diverses organisations charitables qui sont dévouées dans leur mission de secours aux faibles.

Dans le futur, il va se créer une organisation nommée l’Hôpital général qui, sous couvert d'aider les pauvres et les orphelins, les mettra en esclavage dissimulé. Les malheureux capturés par cette organisation, aussi bien les adultes que les enfants, seront traités par cette structure de manière inhumaine. C'est pourquoi je vous demande comme un service d'avertir tous les notables de la ville de cette abomination future afin qu'elle n'ait pas lieu (je pense et j’espère que le compère tourangeau sera sensible à cette affaire.)

Merci d'avance pour tous ceux à qui vous éviterez un sordide destin!

Lætitia


Dame Lætitia,

Votre lettre pose ici un singulier paradoxe: comment pourrais-je intervenir sur un événement qui pour vous s'est réellement produit? Comment pourrais-je modifier votre propre passé, vos propres souvenirs? Il me semble y avoir là une aporie que je ne puis résoudre, et quand bien même trouverais-je une oreille attentive, qui donnerait crédit aux prophéties, comment faire en sorte que ce qui pour vous a eu lieu n'ait pas lieu?

Pardonnez-moi, dame Lætitia, je ne puis qu'échanger quelques lettres, non changer la trame du destin, auquel cas je commencerais par changer le mien propre.

Dieu bénisse votre sollicitude et pardonne à mes successeurs qui, croyant faire le bien, engendreront le mal.

Dom Claude Frollo, archidiacre


Cher Claude,

Merci tout de même de vous être intéressé momentanément à cette sordide affaire et si nous n'y pouvons rien, c'est bien dommage.

Quant au destin, je trouve, moi, qu'il vous a bien avantagé. Vous êtes brillant, riche, en bonne santé et influent à votre époque. Tant qu'il y aura des imbéciles, des miséreux, des malades et des victimes, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre.


Bien à vous,

Lætitia


Hélas, dame Lætitia, à quoi servent les biens matériels lorsque l'âme est en perdition, et menacée du gouffre de l'enfer? Quel réconfort trouver dans une réussite temporelle et fugace, si la part impérissable de mon être est condamnée à jamais? Non, jeune fille, ne croyez pas mon sort enviable; les gens de votre époque se sont-ils à ce point éloignés des réalités divines que seule la fortune du corps leur paraît encore avoir une valeur?

Oh! priez pour moi, petite fille, car c'est le pire qui me guette, et la déchéance de mon âme entraînera d'elle-même la ruine de mes ambitions, -la science outragée, la noblesse bafouée, la religion perdue dans le péché. Non, non, ne dites pas que je n'ai pas raison de me dolenter, le plus humble des gueux, si son âme est intacte, est plus riche que moi!


Adieu, petite fille, je prierai pour vous aussi, qui ne connaissez plus les vraies vertus, pour que le mystère de l'âme humaine vous éblouisse de nouveau.

Dom Claude Frollo, archidiacre.


Mais, Claude, pourquoi votre âme serait-elle en perdition? Vous n'avez rien fait de mal, vous avez été généreux toute votre vie et fait le bien autour de vous en portant secours à tous ceux qui demandaient votre aide. Vous n'avez rien à vous reprocher, ce qui vous arrive s'appelle tout simplement être amoureux et c'est une chose magnifique (il y a des gens à qui ça n'arrive jamais, c'est bien triste).

Par contre, c'est assez surprenant que vous pensiez qu'un si beau sentiment soit source de décadence. Il me semble qu'on est toujours meilleur quand on aime et le tourment n'a pas sa place dans une si belle expérience de vie. Je suppose que vous allez y objecter votre statut d'homme d’Église, eh bien moi, je vous répondrai qu'il y a beaucoup de manières d'exprimer son affection. La personne que vous aimez est dans un grand dénuement matériel et affectif, elle n'a pas de foyer à elle, pas de parents, pas de famille. De plus, de par sa position sociale marginale, elle est en grand danger vis-à-vis des autorités, et c'est justement sa fragilité qui pourrait vous permettre de vous exprimer dans votre affection. Vous pouvez la mettre à l'abri du besoin (car je vous rappelle que, si elle donne des spectacles de rue, c'est pour pouvoir manger), à l'abri d'un entourage malsain comme peut l’être celui d'un repère de truands, en lui donnant un logement à elle (étant donné que vous êtes propriétaire d'un fief, vous pouvez certainement trouver un logement vacant à lui louer pour une somme dérisoire ou mieux la loger gratuitement). Bref, vous voyez qu'il ne manque pas de bienfaits à lui apporter, elle qui est seule et sans défense dans un monde implacable, c'est à vous de décider, Claude. Cependant, si vous ne faites rien pour elle, au vu de la vie dangereuse qu'elle mène, un jour, vous apprendrez qu'il lui est arrivé malheur et à ce moment-là vous aurez de quoi vous morfondre.


Lætitia


Quoi, vous me conseillez, à moi dignitaire du chapitre de Notre-Dame, d'entretenir une maîtresse? Vous rendez-vous compte de vos paroles?



Il est évident que la manière dont vous présentez mon idée n'est pas très «attrayante», elle en perd même toute la beauté du geste. Donc, sans parler d'entretenir une maîtresse, je voulais plutôt dire «faire un geste généreux pour l’aider». Quand on offre quelque chose, cela prouve l'affection qu'on porte à la personne qui reçoit le présent et c'est compatible avec vos principes. Il me semble qu'aucun de vos vœux ne vous interdise de faire des cadeaux!

Lætitia