Lorinda
écrit à

   


Claude Frollo

   


Lettre (de quelque intérêt ?)

    Dom Claude Frollo,

Je vous souhaite le bonjour.

C'est avec hésitation, après avoir lu toutes les lettres entre vos correspondants et vous sur le site de Dialogus, que je vous écris enfin. J'ai hésité à le faire, peut-être parce que j'ignorais quoi dire et que cela aurait pu passer pour une simple lettre d'une admiratrice à son idole, comme le font beaucoup de gens à mon époque, de manière puérile, sans prendre conscience que ladite idole n'est souvent qu'une image. Mais cela ne s'applique pas vraiment aux personnages de littérature dont on retranscrit l'existence par la plume.

J'avoue que je reste toujours étonnée de la manière dont je vous ai redécouvert. Vous avez entendu parler, je crois, par Dialogus, des différentes adaptations et déformations qu'a subies votre personne à notre époque. J’avoue que je ne vous connaissais d'abord que par de lointains souvenirs laissés par la version de Disney qui a un certain charme mais vous déforme, vous faisant plus cruel et diabolique que vous ne l'êtes, et aussi par de vagues souvenirs de la comédie musicale. Un jour, j'ai ré-entendu cette comédie musicale. J'ai été prise de curiosité, car les évènements qui y étaient relatés ne correspondaient pas à mes souvenirs. J'ai donc réécouté ces chansons, superbes, et ai redécouvert toute une histoire et des personnages dont je ne gardais qu'un piètre souvenir. J'ai été fascinée par l'ensemble, au point de me plonger dans l'ouvrage de Victor Hugo, qui nous a transcrit cette histoire de fatalité si sombre, violente et magnifique à la fois. Depuis ce moment-là, cette lecture, en octobre dernier, je suis à la recherche de tout ce qui concerne de près ou de loin cette œuvre magistrale. Il est étonnant de voir où une passion peut nous mener.

Bien que j'apprécie l'ensemble de ce livre, il reste que son éclat si particulier pour moi vient du rôle que vous y tenez. Vous êtes le moteur de l'histoire, comme le disent si bien mes cours de littérature, le personnage-clé sans qui il n'y aurait pas la moindre intrigue, la moindre relation entre les personnages. Vous y avez un rôle tout simplement magistral, et vous y êtes décrit de telle manière que je ne peux m'empêcher de vous admirer, simplement. Vous êtes bien l'un des personnages les plus marquants qui soient restés gravés dans mon esprit et cœur de lectrice assidue. Vous êtes froid, impassible, glacial. Cela est dû à l'austérité de votre vie, aux sacrifices personnels que vous avez faits pour vous occuper si jeune de votre frère et de Quasimodo, ravivant peut-être un instinct paternel que votre statut de prêtre ne vous permet d'avoir. Et, sans nul doute, la perte de vos parents, la solitude d'une longue vie d'étude, de dévotion, ont contribué à forger cette froideur. Pourtant, vous êtes également passionné: vous possédez une profonde humanité, une certaine chaleur dans vos relations avec les autres, votre frère par exemple. Vous avez de la ténacité, du courage. Votre caractère est si complexe et subtil, et je crains que personne, hormis vous-même (et peut-être votre Dieu), ne sera un jour capable de vous comprendre entièrement. Mais vous êtes profondément humain. C'est ce qui fait votre force et votre décadence, vous rend faillible, mais heureusement, comme tout être humain, vous avez la capacité de changer pour corriger ensuite ces faiblesses.

En somme, vous êtes une énigme. Une énigme purement humaine. Peut-être est-ce de là que vient cette fascination que j'éprouve pour vous. J'ai beau relire les mots de Victor Hugo, il reste toujours des secrets dans votre âme que je ne peux élucider. Mais, si vous le permettez, j'essaierai tout de même de vous comprendre, encore et encore. Parce que, vous le savez sûrement, on dit qu'il existe des personnages et des livres qui changent une vie. Vous faites partie de ces personnages-là. Jusque-là, vous êtes un des seuls personnages qui me fascinent et m'intriguent depuis si longtemps, sans me lasser. Vous êtes une figure tragique, sublime et énigmatique, image de la fatalité, au final si déplacé dans votre époque: les temps auraient peut-être été plus doux pour vous, si vous étiez né dans un autre siècle.

Vous savez, vous me faites penser à un seul autre personnage qui vous ressemble, que j'ai pu croiser au cours de mes lectures. Il aurait vécu au XIXe siècle, soit quatre cents ans après vous, et résiderait aussi à Paris, mais dans l'opéra. Un opéra, je ne sais pas si cela existe au Moyen-âge, est un lieu où l'on voit des pièces de théâtre chantées. C'est un spectacle magique à voir, je pense que cela vous plairait, car on y trouve souvent des sujets religieux.

Bref, ce personnage se nomme le Fantôme de l'opéra; son vrai prénom est Erik. C'est un orphelin défiguré qui a été élevé dans l'univers de la musique et des arts. Il porte un masque pour cacher sa déformation de naissance. C'est un créateur de musique, d'architecture, de costumes. Un véritable artiste à la voix digne de celle d'un ange. On le nomme Ange de la Musique, d'ailleurs. Il vous ressemble, car il a toujours vécu dans la solitude, haï de tous à cause de son visage. Il a consacré sa vie à la musique comme vous à Dieu. Froid et passionné, mystérieux et ambigu, subtil et obscur, tragique et pourtant si humain. Mais un jour, il a rencontré une chanteuse dans l'opéra, qui amène malheureusement sa déchéance.

Je trouve qu'il vous ressemble. Je crois que c'est l'une des seules personnes qui serait capable de vous comprendre.

J'aimerais vous poser une question, si vous le permettez. Savez-vous s'il est encore possible, à mon époque, de voir où vous résidiez dans Notre-Dame? Je n'y suis jamais allée, mais je compte bien le faire un jour, pour voir la cathédrale elle-même, monument majestueux et hors du temps, ensuite pour voir où vous avez vécu.

J'aimerais également savoir pourquoi on vous appelle «dom» Claude Frollo? Je croyais que c'était un titre pour un statut social uniquement en Espagne. Auriez-vous des origines espagnoles, Monsieur?

J'espère que cette lettre n'aura pas été ennuyeuse pour vous, et que vous la jugerez assez digne d'intérêt pour me répondre, même rapidement.

J'espère avoir égayé quelque peu la routine de vos journées.

Bien que je ne croie pas en Dieu, sinon en suivant la théorie cosmologique du philosophe Spinoza -selon laquelle Dieu est la cause première à l'univers, mais n'est pas une entité omniprésente (je pense qu'il a créé le monde mais a ensuite juste observé son évolution, à l'écart)- cela ne m'empêche pas de vous souhaiter une longue vie de bonheur (sic). Que votre Dieu vous protège, Monsieur, qu'il soit avec vous et que la Lumière soit sur vous aussi.

Je vous prie d'accepter mes salutations. Je serais heureuse si vous m'accordiez une réponse. Si je peux être d'une quelconque aide pour vous, par désir de converser par exemple, vous savez comment me contacter.

Lorinda

Dame Lorinda,

J'ai été fort surpris, dans le désordre où se trouve ma logette d'alchimiste, de retrouver votre lettre, froissée et quelque peu jaunie, à laquelle il me semble bien ne point avoir répondu; je m'étais cependant imposé l'ascèse, comme une gymnastique du corps et de l'esprit, de donner suite à chaque missive de vos contemporains -missives émouvantes ou curieuses, dont la fraîcheur distrait pour quelques instants la brûlure infernale qui taraude mon âme.

Enfin, le mystère de la distance séculaire qui nous sépare réduira peut-être à rien le temps que j'ai mis à vous écrire...

Il est toujours troublant de découvrir une analyse de sa propre nature, et je ne saurais trop s'il faut s'en réjouir ou rester circonspect; je ne porterai donc point d'avis sur l'examen que vous faites de mon caractère, mais je vous féliciterai cependant de la profondeur de réflexion dont vous savez faire preuve, ainsi que de la qualité de votre écriture. Il n'est guère fréquent de voir de jeunes personnes pousser aussi loin une observation sur autrui, et avec autant de pénétration.

Il est un point cependant sur lequel je puis vous confirmer avoir vu juste: le décalage que j'éprouve à être né à mon époque -né trop tôt ou trop tard, je ne sais- mais en un siècle qui ne peut comprendre mes rêves, et dans lequel je ne puis que souffrir, impuissant, bouleversé, au spectacle de la destruction de tout ce qui a fait mon appel et ma passion.

Mais répondons plutôt à votre question sur le logis canonial: vous aimeriez voir où je vis? Encore que je ne comprenne pas l'intérêt que cela peut représenter, sachez, madame, qu'il ne faut point compter pouvoir connaître le cloître, car l'accès aux femmes en est strictement interdit; et malgré les singularités de votre siècle, je n'imagine pas que les règles ecclésiastiques aient pu avoir changé sur ce point... Si vous avez le bonheur de découvrir cette merveille architecturale qu'est Notre-Dame, souvenez-vous que, sur son flanc nord-est et jusqu'à la Seine, une épaisse muraille ceint et protège les trente et sept maisons des chanoines, parmi lesquelles je réside; ce sont de petits édifices en torchis à étage, avec salle, pièce d'étude et chambres, rien d'importance, qui vaille la peine d'être noté. Les maisons donnant sur la Seine, comme celle des chantres que vous apercevrez peut-être dans votre promenade, sont les plus agréables. Mais n'espérez pas découvrir davantage sur notre vie dans l'enclos, dont l'accès à la cathédrale ou au monde extérieur se limite à des portes monumentales, fermées la nuit et strictement réglementées: porte du Cloître, Grande Porte, porte Rouge,...

Vous m'interrogez aussi sur l'appellation dom, qui est utilisée à mon endroit: il ne s'agit point d'un terme espagnol -bien que je comprenne le pourquoi de votre question- mais d'une abréviation latine dérivée de dominus, et attribuée communément à des membres du clergé d'une certaine qualité. Ne pratiquez-vous point cette langue communautaire qu'est le latin? Hélas, je vois bien déjà que se perd chez les jeunes gens de mon entourage la connaissance des lettres grecques et latines; qu'imaginer alors des générations futures, aussi éloignées que la vôtre?
 
Mais c'est le dernier paragraphe de votre lettre qui m'a le plus particulièrement sollicité. Vous me parlez d'un philosophe, Spinoza, dont j'ignore tout, et qui se trouve être sans doute l'un de vos contemporains. Et ce que vous évoquez, à propos de l'enseignement de cet homme, me semble avoir trait aux questions fondamentales d'immanence et de transcendance, qui font débat depuis l'antiquité, -ui furent principes dans la progression de la pensée de saint Augustin, -t dont je suis heureux de voir qu'elles sont toujours d'actualité en votre siècle lointain.

Gardez vos passions, dame Lorinda, elles sont belles, fraîches et sincères. Ayez-en jouissance, et trouvez-y votre levain; car je sais au contraire, et pour l'éprouver à chaque heure, combien une appétence corrompue peut dénaturer un homme et détruire son âme.

Et ne soyez pas fixée sur un concept de Dieu, mais conservez votre faim de Lui, gardez cette riche réflexion ouverte et vivante, vous qui avez su faire preuve de jugement à mon égard, et qui souhaitez l'approfondir encore. Restez constamment dans la quête du Divin, de la même façon que tout mon être aspire, bien que dans la souffrance, à la transcendance matérialisée par la Pierre des Philosophes -et, par-dessus tout, à son incarnation sous la forme de l'Émeraude!

Que la paix et la grâce de Dieu vous soient données!

Dom Claude Frollo, archidiacre

Dom Claude Frollo,

C’est après, certes, un certain temps que je réponds à votre missive… mais je tiens à vous assurer que cela m’a vraiment touchée, émue et fait plaisir de recevoir votre réponse. Je vous en remercie du fond du cœur, et j’ai relu plusieurs fois votre réponse avant de me décider à lui donner suite. Puisse cette lettre continuer à vous distraire quelques infimes instants de vos tourments…

Je serai d’ailleurs curieuse à ce sujet: même si j’imagine que la correspondance que vous avez entamée avec mes contemporains vient probablement de votre soif de connaissance, quel effet cela vous fait-il de recevoir ces lettres qui doivent vous paraître parfois bien étranges? Et pourtant, peut-être au final guère plus éloignées que celles que vous pourriez recevoir à votre époque. J’imagine que certains sentiments traversent le temps. Tout comme votre passion, ou votre tristesse, qui parviennent à toucher les contemporains de mon époque, et dont les allusions que vous en faites dans votre lettre me font me sentir désolée pour vous. J’aurais vraiment aimé que vous ne souffriez pas tant: on ne peut pas avoir été créés pour souffrir autant.

Je vous remercie également des félicitations que vous m’avez faites, bien qu’elles m’embarrassent un petit peu et me fassent rougir: je crois que beaucoup de jeunes gens en sont capables; simplement, ils n’en font pas l’effort, ou n’ont pas rencontré la personne qui pourrait les encourager à réfléchir de cette manière. Encore faut-il qu’ils s’en donnent la peine.

Vous me dites que vous pensez être né dans un siècle qui ne peut vous correspondre: je crois que c’est la pure vérité, et que c’est cela qui cause en grande partie votre souffrance, mais qui fait aussi de vous la personne que vous êtes; et par conséquent, vous n’auriez peut-être pas été le même à une autre époque. C’est quelque chose dont j’ignore s’il faut se réjouir ou se lamenter, mais je dirais qu’il faut l’accepter. Je sais que pour ma part, peu importe ce que je pourrai traverser, je ne changerai rien, car cela me conduirait à ne plus être la personne que je suis, et que pourtant j’aime. Et même si, pour vous, cela vous éviterait bien des souffrances, cela vous enlèverait peut-être aussi ce que vous aimez. Vos recherches, votre statut d’homme de Dieu, votre famille en les personnes de Jehan et Quasimodo, voire Gringoire. Je les vois en tout cas un peu comme les fils que votre condition ne vous permet pas d’avoir. Même s’il arrive souvent, je crois, notamment pour Jehan, que vous soyez déçus par eux.

Encore une fois, je vous remercie aussi d’avoir bien voulu me décrire le lieu où vous vivez: il se trouve simplement que j’ai eu l’occasion, depuis ma lettre précédente, d’entrer dans Notre-Dame, mais je n’ai pas pu aller dans les tours, ni dans le cloître. J’ignore si on y est autorisé, au-delà des règles ecclésiastiques, et même si des prêtres y logent encore (je ne pense pas). C’est pourquoi même votre description est utile, n’ayant pu voir l’enclos par moi-même. Néanmoins, ce que j’ai vu de Notre-Dame –je n’avais pas énormément de temps et il y avait beaucoup de monde– m’a enchantée. C’est une merveille, et en y entrant, on se sent plus calme, en paix. Comme si on pénétrait dans un endroit un peu hors du temps. C’est l’impression que cela m’a fait.

J’ai eu l’occasion d’apprendre le latin pendant trois ans, mais j’ignorais que «dom» venait du mot «dominus». Il ne m’en reste d’ailleurs plus beaucoup de souvenirs, cela fait déjà plusieurs années que j’ai appris cette langue. Malheureusement, vous avez raison, de moins en moins de gens apprennent le latin et le grec, le grec encore moins d’ailleurs, si c’est possible, mais plus parce qu’à mon époque ce ne sont plus des langues que l’on parle oralement, le français ayant supplanté le latin. Mais on continue à l’apprendre car c’est utile pour comprendre les fondements du français, et pour lire tout ce qui a été écrit en latin à différentes époques.

En parlant de latin et de français, puis-je vous demander quelque chose? Vous avez une attitude visionnaire en ce qui concerne l’imprimerie de Gutenberg, mais préférez-vous les manuscrits aux livres imprimés? Vous-même, avez-vous déjà écrit des manuscrits? Je sais que c’étaient des moines copistes qui exécutaient cette lourde et souvent pénible tâche, mais davantage dans les monastères.

Sachez aussi que beaucoup de philosophes ont succédé à ceux de votre siècle, mais que saint Augustin est encore aujourd’hui étudié lui aussi.

Je ne peux enfin, monsieur, que vous remercier encore des derniers mots de votre lettre, que je sens comme infiniment sincères. J’essayerai autant que possible –j’essaye– de suivre vos conseils. Je pense –comme je vous l’ai dit, je ne crois pas en Dieu tel que le conçoit le catholicisme, même si cela peut changer– que comme il n’y a pas de vie après la mort, le mieux à faire dans cette vie terrestre est de lui donner un sens, ne serait-ce que pour nous-mêmes, même si elle est vouée à la vanité. Le seul moyen de diminuer son absurdité est probablement de la partager, en veillant à aider les autres ou à leur laisser un infime impact de nous-mêmes, pouvant les aider à leur tour. Le bonheur n’est réel que quand il est partagé, et il n’y a pas d’autre éternité que l’instant présent, car le monde s’arrêtera pour nous à notre mort, même s’il continuera pour les autres. Et c’est, me semble-t-il, ce genre d’impact qu’a eu votre lettre: les mots que vous y inscrivez ont un sens profond, et même si un jour je les oublie, il n’empêche qu’inconsciemment, ils auront un peu forgé ce que je suis aujourd’hui. Une manière de dire que ce sont les autres qui nous construisent, même si parfois cela s’apparente à de la destruction.

Je tâcherai de rester également ouverte aux concepts de Dieu, à la quête du Divin, car quel que soit le nom qu’on Lui donne, reste qu’Il est un moyen d’accéder à la transcendance –et c’est aussi quelque chose que j’espère approcher un jour.

J’aimerais aussi beaucoup, monsieur, trouver un moyen pour vous soutenir, davantage que ces lettres dont la lecture ne vous distraira que quelques instants de vos tourments, un moyen de vous soulager un tant soit peu de cette souffrance qui vous ronge. Si j’étais religieuse, je prierais, sûrement, mais ce n’est pas le cas! Aussi j’espère vivement que malgré la distance du temps, mes pensées de soutien vous parviendront, vous donnant un peu de force pour affronter ce qui vous dénature et vous détruit. Même si Dieu doit mettre à l’épreuve ses enfants, je ne comprends pas pourquoi Il vous a mis face à cette passion qui vous dévore, à cette chute dont Il ne pouvait ignorer la difficulté pour vous. Ou serait-ce un signe de Lui pour vous montrer que la condition d’homme de Dieu n’était pas celle à laquelle vous étiez destiné? Ce sont vos parents, me semble-t-il, qui vous ont donné à l’Église. Gardez-vous beaucoup de souvenirs d’eux?

Que votre Dieu vous envoie Sa lumière et Son soutien, en ces heures difficiles qui sont les vôtres!

Lorinda