Stana
écrit à

   


Claude Frollo

   


Les suaves abîmes de la damnation

   
Dom Frollo,

Je sais que vous avez toujours pensé bien faire. La foi religieuse poussée à l'extrême, je n'ai rien contre, alliée à la connaissance philosophique, c’est certainement exaltant. Mais cette exaltation, faute de pouvoir s'exprimer autrement, peut faire brûler de l'intérieur, je sais de quoi je parle. Même si le désir, le sexe, la féminité etc., sont inspirés par Satan, de même que l'hérésie, ne pensez-vous pas que ce serait un soulagement de le laisser s'exprimer parfois? La tentation est bien douce, je le sais, et l'accomplissement, avec la conscience du savoureux fruit défendu, ce qui est rare aujourd'hui et c'est dommage, ne serait-ce pas enivrant?

Vous l'avez voulu, je le sais, ce vertige... N'auriez-vous point déploré votre damnation si Esméralda s'était enfuie avec vous? Ou l'auriez-vous toujours acceptée avec une extase mélancolique et douce? J’aimerais vraiment le savoir.

Stana

Dame Stanislava,

Je suis prêtre. Et comme tel, je ne puis faillir aux vœux qui m'enchaînent, ni en acte ni en pensée -qui viderit mulierem ad concupiscendum eam- sans encourir la damnation éternelle. Et quel fol assumerait sans terreur de s'y exposer?

Mais parfois, la souffrance que j'endure depuis de trop longs mois est telle que je me demande si les tortures de l'enfer ne seraient pas plus clémentes...

Oh! Dieu! pourquoi m'avoir envoyé cette épreuve, sans m'avoir auparavant doté d'un cœur suffisamment éprouvé pour y faire face? Seigneur! délivrez-moi de cette obsession, faites que parte l'Égyptienne, saturez-moi du désespoir de son absence, que mon cœur ne puisse plus ressentir d'autre brûlure que celle, prodigue, de la science, et se tourne de nouveau vers sa lumière...

Mais non, j'oscille sans cesse, et tour à tour je rejette puis j'appelle de tout mon désir l'accomplissement d'une union sacrilège. Oh! il me semble pourtant parfois que sa réalisation serait la porte ouverte à la transcendance de mon état: non plus savant de sciences apprises, mais visionnaire, prophète de tous les mondes et de tous les temps soudain révélés; non plus gentilhomme mais souverain, couronné par la gloire de l'Œuvre accompli; non plus seulement prêtre, mais alchimiste consacré, par la transmutation de ma vie et de mon âme... 

Mon Dieu, aurai-je la persévérance et le désir constant pour aller jusqu'au bout? Et cela conduira-t-il au dépassement suprême? Ou n'est-ce que l'antichambre de l'enfer, du dévoiement et de la damnation? -Ou encore préfèrerai-je renoncer, assumer mon désespoir et retrouver mon état précédent?

Je ne sais, dame Stanislava, je ne sais -je suis dans l'incertitude, dans le doute -tâtonnant dans les ténèbres...

Dom Claude Frollo, archidiacre