Patricia Ullman
     écrit à

   


Claude Frollo

   


Les statuaires non-édifiants de Notre-Dame

 

Cher Claude Frollo,

Si la statuaire de la façade de Notre-Dame de Paris est anthropomorphe, pieuse et édifiante à souhait, il en est tout autrement des figures sagouines, zoomorphes et sémillantes qu'on rencontre au faîte des tours: aigles dévorant des raisins, monstres étranges et cornus déchiquetant une proie, éléphants de parade, colonnes de phallus le long des pointes de tourelles... Les hauteurs de Notre Dame semblent infestées d'une fort matoise vermine de pierre.

Comment expliquez-vous cela?

Patricia Ullman


Amie de l’art lapidaire,

Je suis à la fois heureusement surpris de l’intérêt que je rencontre chez vous pour la sculpture et l’architecture, et contristé du manque d’observation dont vous faites preuve.

La faune pittoresque à laquelle vous faites allusion se retrouve aussi bien en façade qu’au sommet de notre belle cathédrale. Son rôle est double : elle est créativité libre et illimitée, au même titre que les «marginalia» des livres enluminés, hymnes à l’infinitude de Dieu, et vivante expression des symboles hermétiques.

Lire les signes de pierre, c’est épeler pas à pas le Grand Oeuvre, c’est déchiffrer le secret du Rebis philosophal!

Je vous inviterai donc à une visite –non exhaustive, cela ne saurait tenir dans une simple missive, mais signifiante du portail central.

Commencez tout d’abord par vous incliner devant le pilier trumeau où, en plein coeur du portail, est figurée l’allégorie de l’Alchimie: reine arborant un sceptre, la tête touchant les nuées, elle tient dans sa main deux livres, l’un ouvert et l’autre fermé, pour les deux approches de la science, l’une profane et l’autre initiée; à ses pieds, l’échelle aux neuf barreaux des opérations de l’Oeuvre.

Remarquez de part et d’autre du portail deux petits bas-reliefs où figurent, à gauche, la Fontaine mystérieuse –dissolvant universel, jaillissant au pied du chêne creux– et à droite, la cuisson du compost, menée par un chevalier armé défendant son athanor.

Dans les autres figures du portail central se déploie tout un bestiaire alchimique. Retrouvez-y entre autres: le Corbeau de la Putréfaction, le Serpent du Mercure Philosophique, la Salamandre de la Calcination, et l’Oriflamme trois fois penné, selon les trois couleurs de l’Oeuvre.

Juste en dessous, une série de saynètes décrivant les étapes de la vie minérale: cavalier tombant de son cheval, la Cohobation -«solve et coagula»- la source de l’Oeuvre ou miroir de l’Art, la pesée des ingrédients, l’entrée du sanctuaire…

J’arrêterai là ma description, et vous invite à vous rendre sur place pour regarder d’un oeil neuf ces sculptures allégoriques qui semblent tant vous choquer.

Et si vous souhaitez conclure votre visite dans ces hauteurs de la cathédrale que vous évoquez dans votre courrier, venez saluer, aux côtés de la faune hermétique et des dragons mercuriels, l’Alchimiste de Notre-Dame. Coiffé de son bonnet philosophal, il surveille, méditatif, en caressant sa barbe, la cuisson de la Pierre.
Puissè-je à son instar, avec zèle et patience, accéder à l’éblouissement du cycle minéral enfin accompli!

Que Dieu vous guide sur les traces des amoureux de Science…

Dom Claude Frollo, archidiacre