Eleni
écrit à

   


Claude Frollo

   


L'esprit vrai de Notre-Dame

    Bonjour.

Je m'appelle Eleni. Je suis grecque. Je sais que vous connaissez l'oeuvre des philosophes grecques par coeur et que vous parlez la langue grecque ancienne comme Socrate lui-même, mais notre langue a changé un peu - évidemment. De plus, je parle français mais ce n'est pas facile pour moi d'écrire une lettre si longue. Alors, même si je peux comprendre vos réponses en français, je suis obligée d'utiliser l'anglais parce que si je continue comme ça, toutes vos admiratrices vont se moquer de moi (et elles auront raison!). Si vous ne comprenez pas  cette langue vulgaire qu'est l'anglais, ça va. Pour moi, vous écrire est suffisant.

Dear Claude,

What you are doing is a sweet and admirable thing, answering to questions, talking about your god, talking kindly to curious children but harshly to insolent adults. I wish my Latin were as good as yours (or my French, for that matter!) because language is a wonderful thing. I adore and also fear the century in which I am born, a century that helps us look back into so many centuries before us and also, for the first time, into the future. I adore our home, our culture, our legacy, which is Europe.

And I think the novel that gave you birth is all about that, legacy. It's about the beauty of words. The words that created you and your fellow Parisians (the sacred and the grotesque), the words that come out of your mouth each time I turn the pages. These words are for you. And I have placed my lips on every page of you.

I visited the towers of Notre-Dame once and I hope to do it again someday. To me it's a pilgrimage. I love the songs, the voices that give life to you and your entourage, whether they come from French theatrical musicals or American animation. You were blessed to be put in one of the most magnificent edifices ever built. You are the true spirit of Notre-Dame. But this spirit is always in danger. For, even though our century is magnificent as a whole, we live in dark times where real beauty, quality and common sense are persecuted.

I have seen Notre-Dame in my dreams. I smell the air of freedom and peace as I fly over its towers. It is warm and familiar. It is home. And you, mon père, are a dream. You stand for every beautiful and dark thing that exists in the human soul. You are the flame that triggers every significant or insignificant event in the novel. You are your own raison d'être.

People love to communicate, to share, to dream. And this is what you help them do. You dream. You share your dream. So let us drink to that. Let us enjoy our stay on this planet, on this beautiful and ancient continent, on this dream. Let us create and be created.

I pray for you, the spirit behind you, Dom Claude. May you pray for me too.

Eleni
January 18th, 2007



Demoiselle hellène,

Grâces vous soient rendues pour la beauté de votre lettre, son esprit, son élévation! Ne vous inquiétez pas d'utiliser une langue qui ne m'est pas familière, les sages de Dialogus, -flammes de Pentecôte!-, veillent à sa traduction.

Oui, votre exquise sensibilité a bien perçu toute la grandeur, toute la profondeur, toute la spiritualité de cette architecture divine, de cette dentelle de pierre qu'est l'édifice de la cathédrale. -Oui, la finesse de votre âme a bien ressenti la qualité puissante, profonde et tourmentée de la mienne. -Oui, j'habite ces pierres et ces pierres m'habitent, j'en suis l'esprit et l'incarnation, soyez bénie pour l'avoir éprouvé. -Oui, je suis la source, le souffle et le destin de l'oeuvre qui m'a donné vie; peu de gens en ont conscience, mais vous, petite hellène, êtes suffisamment subtile pour vous en rendre compte. -Et oui, peu importe la forme que me prêtent les diverses interprétations qui ont été faites de ma personne, puisque vous avez su les laisser toutes avec la même justesse et la même émotion atteindre votre coeur.

Mais ne croyez pas que je partage mes rêves... Je n'ai jamais souhaité la compagnie de mes pairs. Mes songes sont trop hauts pour que d'autres les atteignent, trop brûlants pour être éprouvés sans dommages, et trop sombres, depuis quelques temps, pour que quiconque puisse en espérer de pareils. Et l'Esprit qui me suit doit tour à tour se réjouir et pleurer de désespoir, tant la passion qui m'habite et meut chacun de mes actes peut s'avérer, avec la même force, porteuse d'avenir ou destructrice sans rémission.

Je prierai pour vous, puisque tel est votre voeu, mais sachez que ce sera au milieu de tourments, de sueur de fièvre, de sanglots jamais avoués. Mais je prierai pour vous à cause de la grâce de vos paroles, de la
beauté de vos mots. Gardez-moi dans votre oraison, demoiselle Eleni, et peut-être que tout ne sera pas consommé...

dom Claude Frollo, archidiacre.



Cher Claude

Il y a quelque temps déjà que nous avons parlé. Même si je suis très occupée, je suis incapable d’arrêter de penser à vous. J’étais honorée et profondément touchée par le seul fait que vous ayez trouvé le temps de répondre a ma lettre. Quelquefois je rêve que je suis votre disciple, votre apprenti, votre protégée, mais c’est seulement un rêve absurde.

Il y a des choses que je voudrais partager avec vous, dom Claude. Malheureusement, je ne peux pas. Je ne fais pas de confessions. Les chrétiens orthodoxes en Grèce ne pratiquent pas beaucoup la confession. Certains d’entre nous le font, mais je ne suis pas une personne religieuse. À mon avis, la religion est liée à la tradition, l’unité, l’histoire et la cohérence nationale, mais elle n’a rien à faire avec Dieu.

J’ai perdu ma foi il y a quelques années, et je ne souhaite pas croire à nouveau. Je sais de quoi mon corps est fait, et ce que mon «âme» est réellement. Je sais d’où proviennent les notions de Dieu et de Satan. Je peux presque comprendre l’essence de l’existence de l’homme puisque ce n’est pas différent d’un poisson dans la mer ou d’une feuille sur un arbre. C’est le fond du comportement humain qui m’échappe, parce que je n’ai jamais réussi à saisir l’utilité d’un mensonge et des faux-semblants. Mon incapacité à comprendre et à m’adapter me tourmente depuis des années maintenant. Mon incapacité à jouer selon les règles aussi.

Je ne devrais pas me plaindre. Nous, les créatures vivantes, avons été «bénies» en recevant le cadeau précieux de la vie, donc toutes les choses, bonnes ou mauvaises, sont les bienvenues. Elles sont tout ce que nous pourrons jamais avoir.

Vous voyez, dom Claude, la foi en Dieu n’est pas ce qui me précoccupe. C’est la foi dans les hommes que j’ai perdue. Et la foi en moi-même.

Vade in pace, pater meus.
Deus tecum.

Eleni



Demoiselle hellène, demoiselle hellène, votre précédente lettre était si juste, si authentique, -pourquoi vous perdre à présent en vaines spéculations? C'est votre sensibilité, votre délicatesse, vos rêves qui sont vrais, et qui doivent rester le seul pivot de votre existence.

Vous cherchez d'ailleurs à nouer de nouveau ce contact sincère avec moi, dans un touchant échange, -pourquoi vous arrêter soudain, vous taire et fuir vers un sombre raisonnement sans lien apparent? Que vouliez-vous donc me dire? Et cette confidence nécessiterait-elle la confession? Cacherait-elle quelque faute qui se doive d'être absoute? Ou n'est-ce que pour en assurer le secret? Mais un secret peut aussi se garder sans recourir à la rigueur des sacrements. Ne craignez pas de partager votre âme!

Car vous m'êtes proche, n'en doutez pas. Vous rêvez d'être mon disciple, -et de ce fait vous l'êtes. Comprenez-vous ce mystère? Ce n'est point là un songe absurde, comme vous le prétendez.

Quant à la foi, elle ne se perd pas comme on égare un objet. Si vous pensez ne plus croire en Dieu, n'oubliez pas que lui garde sa foi en vous. Et souvenez-vous des paroles de Bernard de Clairvaux: «Si vous êtes bon, Seigneur, à l'âme qui vous cherche, qu'êtes-vous donc pour celle qui vous trouve? Mais il y a ceci d'admirable que personne ne puisse vous chercher sans vous avoir d'abord trouvé.»

Ne craignez pas, petite Eleni, ne vous arrêtez pas à l'imperfection des caractères humains. Ils sont comme un filtre déformant à travers lequel passe la lumière divine. C'est cette grâce sublime que vous devez chercher à voir, -c'est elle qui inspire vos rêves, -c'est elle qui fleurit au secret de votre coeur. Si elle nous parvenait, directe, comme cela se produit pour certaines oeuvres d'art, -pour la parfaite beauté d'une femme-, nous en serions éblouis au point de perdre le sens. Cherchez-la donc simplement, en supportant l'écran des misères humaines comme une protection temporaire, sans réelle importance.

Et parlez-moi de ce que vous souhaitiez me dire, c'est bien le plus fondamental de votre missive.

A bientôt, demoiselle Eleni, -pensez à moi, -moi que vous avez atteint alors que vous me croyiez inaccessible.

dom Claude Frollo, archidiacre.



Cher Claude,

Je suppose que ceci pourrait être une confession. Pardonnez-moi, mon Père, car j'ai péché. Ma dernière lettre était mystérieuse et pleine d'insinuations parce que je n'avais pas le courage de parler. Parce que l'amertume et la déception ne peuvent jamais être expliquées pleinement par des mots. Mais je dois parler maintenant. À vous.

Il y a quelques années maintenant, quand j'étais une adolescente, je lisais des livres sur vous, sur votre époque et sur votre vie. J'ai développé une passion pour le latin, les cathédrales gothiques et le catholicisme. Vous m'avez fait entrer dans votre monde, mon Père, et j'en étais enchantée. Je me sentais chez moi là. Notre-Dame était ma maison. J'ai toujours souhaité rencontrer quelqu'un d'aussi intelligent que vous, ou au moins quelqu'un qui apprécierait la gloire des cathédrales et la beauté des histoires médiévales. J'ai pensé que cela n'arriverait jamais, donc j'ai fait un compromis. Et j'ai oublié. Mais la vie est remplie de surprises. Il y a un an, j'ai rencontré quelqu'un qui était catholique, c'est pour cela que son latin était si bon, meilleur que le mien. Il connaissait les hymnes et les chants. Il écrivait des histoires de rois et de reines, des histoires que j'illustrais. Il avait une très belle voix pour le chant. Il était beau. Cependant, tout ce qu'il pouvait me donner était son amitié. Et il me pourrit la vie depuis, croyant que je vais surmonter son rejet. Il pense que nous pouvons être amis, que nous devons n'être qu'amis. Parce que nous sommes très semblables. Dieu, pardonnez-moi, nous sommes si semblables... Après tout ce temps, il pense que je suis «remarquable et intéressante». Il croit que je suis son amie. Je ne pense pas que je puisse continuer à être son «amie remarquable et intéressante». Je suis trop faible. Voilà le péché que j'avais à vous confesser, mon Père. C'est de la haine. Il continue de m'inspirer, Dom Claude, et je le déteste pour cela.

Qu'est-ce que cela fait de ne pas être aimé, mon Père? Comment cela peut-il tordre votre âme? Qu'est-ce que cela fait d'être tout seul?

Priez pour moi, Dom Claude, parce que je n'ai pas de dieu.

Eleni