Audrey-Nathalie
écrit à

   


Claude Frollo

   


La pierre philosophale

    Bonjour,

J'aurais voulu connaître vos projets, après avoir créé la pierre.

J'ai cru comprendre que c'était la conquête de l'empire d'Occident. Cela m'étonne, car la gouvernance tyrannique (au sens étymologique du terme) d'un millier de hères prend du temps et épuise: cela vous éloignerait trop des beautés essentielles qui captent votre intérêt en ce bas monde: adoration de la grandeur du Divin, de la Morale et des Sciences... Vous vous éloigneriez de tout ce qui en vaut la peine, de tout ce qui fait ce que vous êtes (mais peut-être cherchez-vous cela?).

Cela amène ma seconde question: la toute-puissance qu'apporte la pierre vous placera-t-elle tellement au-dessus des hommes (et de Dieu) que plus aucune de leurs règles et de leurs doctrines ne s'appliqueront à votre personne?

J'entends par là: son pouvoir —inqualifiable— vous permettra-t-il de gouverner le royaume de France, de quitter les ordres et d'épouser une femme au vu de tous vos semblables et du Seigneur, sans n'avoir plus à vous justifier de rien?

J'éprouve une hâte très sérieuse à lire votre réponse!

Avec toute ma considération,

Audrey- Nathalie


Ah! Dame Audrey,

Quelle question fondamentale -et comme vous savez lire au plus profond de mon âme!

Mais, avant toute chose, ne parlez pas de la Pierre sans y mettre une majuscule; car c'est là la plus haute expression du divin incarné dans la matière la plus brute. C'est la transcendance reflétée jusque dans l'inorganique -le témoignage lapidaire des Corps Glorieux.

Et si mon âme y aspire, de toute sa force, de tous ses vœux, c'est que la Pierre représente la somme de toutes les puissances, temporelles et éternelles, de la matière et de l'esprit, puissance dont les connaissances amassées jusqu'alors n'ont pu en moi tarir la soif. Posséder la Pierre, clef de voûte de la tradition, expression du Verbe, voie de l'absolu, serait consolider l'ordre théocratique, la hiérarchie du sacerdoce, fragilisé aujourd'hui par de nouvelles sciences et par un art impie.

Que m'importerait alors le poids de l'autorité? Que m'importeraient les contraintes d'une administration, lorsque je pourrais à volonté fournir d'abondance les ressources qui lui seraient nécessaires? Et -vous voyez juste- comment celle que je convoite le plus au monde, la pure Émeraude, pourrait-elle alors se refuser à moi? -puisque j'aurais atteint et possédé dans mon Œuvre l'émeraude mystique, la rosée de mai, la volatile, spirituelle, parfaite et mystérieuse fontaine -la Esméralda!
 
Alors, sublimé par ces noces chimiques, celles du loup gris et du mercure volatil, celles de l'or fou et de l'émeraude des philosophes, je connaîtrai enfin la Paix Divine, le Don de l'Esprit, le rassasiement et le repos. Car la Pierre est aussi libération, elle est transcendance, transmutation de l'âme du souffleur, et accession au Divin dans la chair même de celui qui œuvre au creuset.

Ah! Dame Audrey, quelle complétude -quelle beauté -quel éblouissement!

Dom Claude Frollo, archidiacre