Waleran
écrit à

   


Claude Frollo

   


La foi

    Bonsoir à vous ô grand archidiacre,

Je suis Waleran, je ne suis pas venu vous importuner avec des questions d'amour. Je connais le feu qui vous ronge car je partage le même. Mais grâce à ce feu qui me brûle de l'intérieur, j'ai découvert la foi. J'ai cru comprendre, dom Frollo, que vous êtes un adepte de l'alchimie, mais aujourd'hui je crains que vos sciences n'aient créé notre perte. Sachez, cher dom Frollo, que la France est devenue décadente. La France n'est plus la fille aînée de l'Église et les magnifiques rois qui étaient nos guides éclairés, ont été tués par le peuple il y a maintenant trois cents ans. De plus en plus de gens s'élèvent contre les prêtres de Dieu et les découvertes de l'alchimie sont utilisées contre les serviteurs de notre Divin Sauveur Jésus-Christ.

Les guerres font ravage et les armes que notre siècle possède aujourd'hui pourraient, si on les utilisait, détruire la France ou un autre pays.

Notre monde vit ses heures les plus noires et je suis heureux que vous soyez à une époque ou la loi de Dieu règne sur notre monde.

Quant à la gitane que vous aimez, ne la laissez pas vous détourner de votre devoir envers notre Dieu. Même si le feu vous brûle, pensez, dom Frollo, qu'il est doux d'être un martyre pour la gloire du seigneur.

Waleran



Maître Waleran,

Quelles paroles effroyables me donnez-vous à entendre? Quelle folie va donc s'emparer des descendants de mes pairs, si les événements que vous contez sont amenés à se produire? Je m'étais réjoui d'un récent courrier, envoyé par l'une de vos contemporaines, et qui témoignait de la vivacité des oeuvres architecturales dans les intérêts de votre siècle ainsi que de l'intense fréquentation des églises -ce qui ne manqua pas de m'enthousiasmer. Et voici qu'au contraire vous me parlez de régicide, de haine des serviteurs de Dieu et de dévoiement du Grand Oeuvre. Quelle fatalité a pu susciter de tels drames? Quelle place possède donc réellement la religion en votre époque?

Mon âme, déjà épuisée par le combat quotidien que je mène avec moi-même, se surprend à balancer jusqu'à l'exténuation entre l'espoir d'une survivance des merveilles architecturales -et la perte de leur sens sacré, telle que vous semblez la décrire.
 
Mais, dans ce déchirement, maître Waleran, sachez que je ne serai pas un martyr -pour ce que je ne suis point témoin (martus) de la foi chrétienne par mes souffrances, mais seulement une âme perdue, consumée sans trêve par un feu dévorant. Mon seul espoir reste en l'exorcisme du mal qui me ronge -ce mal qui a submergé mon esprit, ruiné ma noblesse, anéanti mon autorité. Peut-être n'est-il pas encore trop tard pour que je me libère du charme qui me menace, mais je crains que les traces de la désespérance ne soient à jamais gravées dans ma chair.
 
À Dieu, maître Waleran, porteur de sombres nouvelles, mais enthousiaste serviteur du Seigneur, que la lumière du Christ vous accompagne à travers l'obscurité de votre lointaine époque!
 
dom Claude Frollo, archidiacre



Ô Archiadiacre,
 
Oui, une folie s'est emparée de notre époque; la France sous l'époque de nos rois est finie. Si je puis me le permettre, je vais vous évoquer quelques remous de notre passé, et pour vous de votre futur, qui vont répondre à vos questions.

Tout commença avec un grand roi, en 1648. Ce roi était appelé Louis XIV et surnommé le Roi-Soleil. Pourquoi est-il appelé ainsi? Louis XIV avait choisi le soleil lui-même pour emblème. C'est l'astre qui donne vie à toute chose, mais c'est aussi le symbole de l'ordre et de la régularité. Il régna en soleil sur la cour, les courtisans et la France. En effet, les courtisans assistaient à la journée du roi comme à la course journalière du soleil. Il apparaissait même déguisé en soleil lors d'une fête donnée à la cour.

Le Roi-Soleil domestiqua définitivement tous ceux qui lui contestaient son pouvoir en faisant de sa vie de monarque un théâtre perpétuel, où tout, de son coucher à son lever, de ses repas à ses frasques amoureuses, de ses vêtements à ses animaux de compagnie, de ses divertissements à ses plaisirs intimes, était suivi par des courtisans anxieux de n'en pas manquer une miette.

Louis XIV renforça la monarchie qui devint la monarchie absolue de droit divin. Le droit divin signifie que le roi ne subit plus le contrôle des serviteurs de Dieu, mais qu'il a davantage tendance à s'identifier à Lui. Il détient également des pouvoirs divins (pouvait guérir des personnes atteintes de maladies graves comme celle des écrouelles...).

Donc, aux yeux du peuple, «si le roi est roi, c'est que Dieu l'a voulu»: concrètement, s'opposer au roi revenait alors à s'opposer à la volonté divine, ce qui légitimait l'excommunication. Cette stratégie permit à Louis XIV de se surévaluer automatiquement face aux menaces de renversement des autres grands du royaume et aux troubles externes. Elle permit au monarque de légitimer son pouvoir grâce à Dieu. Ne devant rendre de compte à personne d'autre qu'à Notre Seigneur, le roi put se soustraire ainsi à bon nombre de critiques. Cela lui donna des limites toutefois puisque le roi se doit d'obéir aux lois divines et à la morale. Il doit régner pour l'intérêt général et pour son peuple. Comme Louis l'a déclaré quand des nobles ont prostesté contre lui: «L'État, c'est moi!» Il construisit un palais à Versailles, si grand et si magnifique qu'il est encore le joyau de la France actuelle. Dans ce palais, tout mur est couvert d'or, et tous les rois du monde s'empresseront d'essayer de construire un palais identique pour ressembler au Roi-Soleil. Pour un moment, tout sembla aller pour le mieux, mais en 1774, le petit-fils du Roi-Soleil fut sacré à Reims; il s'appelait Louis XVI. Le peuple de Paris se rebella contre Louis XVI et lui retira ses pouvoirs. Le roi essaya alors de fuir en Autriche chez son beau-frère, mais il fut rattrapé et emprisonné. Les Autrichiens essayèrent de sauver le roi en lançant leur armée contre le peuple félon. Cependant ce ne furent pas des armées qui se battirent contre les armés autrichiennes, mais tout un peuple, et le roi de Prusse fut vaincu. Le nouveau pouvoir se nomma République et prit comme devise «liberté, égalité, fraternité».

Pour faire simple, Dom Frollo, les dirigeants de la France furent élus par le peuple, par un grand vote. Dans une grande mascarade, les nouveaux chefs de la France organisèrent le procès de Louis XVI. Afin de le considérer comme un citoyen ordinaire, les autorités révolutionnaires désignent l'ancien roi du nom de «Louis Capet». Il fut déclaré coupable de «conspiration contre la liberté publique et la sûreté générale de l'État» et il fut condamné à mort le 21 janvier 1793. Le roi Louis XVI fut exécuté; voici un extrait romancé de son exécution:
 
«Les bourreaux voulurent dépouiller Louis XVI de ses habits. Il les repoussa fièrement, se déshabilla lui-même et défit le col de sa chemise. Ils voulurent lui lier les mains. Cette dernière humiliation le révolta: «Que prétendez-vous?», demanda-t-il.
«Vous lier», lui fut-il répondu.
Louis XVI reprit: «Me lier? Non, je n'y consentirai jamais. Faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas; renoncez à ce projet.»
«Avec un mouchoir, Sire», demanda le bourreau Sanson avec respect, montrant un morceau de soie.
Louis XVI, qui n'avait plus été appelé «Sire» depuis bien longtemps, accusa le coup. Il hésitait quand il se tourna vers son confesseur. Les bourreaux allaient l'empoigner quand l'abbé lui dit: «Sire, dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être votre récompense.» Louis XVI leva les yeux au ciel: «Assurément, dit-il, il ne faut rien de moins que son exemple pour que je me soumette à un tel affront.» Et se tournant vers les bourreaux: «Faites ce que vous voudrez; je boirai le calice jusqu'à la lie.»

Il se laissa dès lors lier les mains et couper les cheveux. S'appuyant sur l'abbé Henri Edgeworth de Firmont, il monta calmement les marches qui conduisaient à l'échafaud. L'abbé Henri Edgeworth de Firmont craignait que le courage commençât à lui manquer, et il ajouta, ému: «Fils de Saint-Louis, montez au Ciel!»

Mais, parvenu au pied de la guillotine (un instrument pouvant couper la tête sans douleur), Louis XVI, placide, considéra un instant les instruments de son supplice et demanda si les tambours s'arrêteraient de battre. Il s'avança pour dire: «Je meurs innocent des crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez verser ne retombera pas sur la France.» Il ajouta de même: «Avez-vous des nouvelles de monsieur la Pérouse?» Il voulut poursuivre mais les tambours couvrirent ses dernières paroles. On cria aux bourreaux de faire leur office. Le roi déchu redevint silencieux, et n'opposa plus aucune résistance à l'exécution.
»
 
Ainsi fut commis le pire crime que la France ait jamais connu. Quant à L'Église, par le nouveau gouvernement, elle fut dépouillée de ses biens, ses valeurs méprisées. La fille aînée de l'Église est ainsi devenue la fille aînée du Diable.
 
Waleran, fidèle à la monarchie et à l'héritage des rois


Maître Waleran,

Votre lettre me glace d'effroi. Homo homini lupus, lupus rapax, mane comedet praedam et vespere dividet spolia. Il n'y aura donc rien de nouveau sous le soleil, nihil sub sole novum!
 
Et sans doute, si les humains doivent être capables de tels crimes, n'ai-je rien à espérer de mes pairs -dont je m'afflige déjà.
 
Adieu, maître Waleran, messager de tristes présages, annonciateur de temps de malheur; que le Seigneur vous reste comme flambeau dans l'obscurité des temps à venir.
 
dom Claude Frollo, archidiacre


Dom Frollo,
 
Je suis heureux de pouvoir correspondre avec vous.

Pour votre tourment avec la gitane, il peut y avoir plusieurs solutions à votre problème. Comme un proverbe le dit chez nous: «loin des yeux, loin du cœur». Il vous suffirait de vous débarrasser d'elle, en l'envoyant faire un tour en prison ou ailleurs, hors de Paris.

Être gentil avec elle ne changera rien; elle n'est pas là pour vous rendre heureux, mais pour vous tourmenter et comme les anciens chevaliers de la foi, vous devez vous battre pour Dieu.
 
J'aimerais aussi que vous me parliez de vos recherches alchimiques; je suis assez intéressé par ce que vous faites.
 
Dans l'espoir d'une autre réponse,
 
Maître Waleran

Maître Waleran,

Les bohémiens sont une engeance de Satan, et je leur ai fait interdire l'accès au parvis de la cathédrale, où leurs spectacles sacrilèges corrompent les cœurs et les âmes -mais en vain. Ils n'en tiennent compte, et poursuivent leurs agissements impies.

Ah! cher compère, je n'ai pas attendu votre conseil pour tenter d'éloigner de moi la source de toute tentation, et d'abolir, par l'oubli que créé l'éloignement, la cause de mon obsession. Hélas! mon ordre ne fut pas suivi d'effet, et je demeure prisonnier de mes fantasmes.
 
Si vous pouviez pressentir la situation de trouble et d'émotion dans laquelle je me trouve, vous comprendriez à quel point mes travaux alchimiques sont laissés en déshérence depuis de longs mois... Et le feu enthousiaste qui m'émouvait jusqu'au fond de l'âme, à la lecture des anciens textes, ne me sollicite plus; l'émotion qui me faisait pâlir à l'évocation de la Pierre ne se produit plus; mes cornues sont sèches, les creusets vides, l'athanor éteint. Le courant volatil du feu secret qui élève les cœurs ne sait plus le porter; distrait de mes travaux par d'autres préoccupations, je ne suis plus qu'une âme vague et errante -moi qui étais à la fois la forge, le souffle et le feu! Et si l'Émeraude emplit toujours et totalement mon esprit, ce n'est plus celle des Philosophes, celle de la Table qui porte son nom, qui a envahi toute mon existence, mais une émeraude vivante, jeune, ardente, vive, fraîche comme la rosée, tendre comme le feuillage au printemps, mystérieuse comme la nuit étoilée...
 
Ah! mon ami! Je n'en puis plus. Mais votre lettre me transmet un nouvel espoir: si je n'ai pu obtenir le repos de l'âme et du corps, auquel j'aspire avec véhémence, en chassant loin de Notre-Dame celle qui hante mes pensées, peut-être la Sainte Inquisition sera-t-elle une ressource pour venir à bout de mes tourments. Il me faudra donc songer à d'autres moyens, je le crains...
 
À Dieu, maître Waleran, puisse l'avenir donner raison à vos conseils!
 
dom Claude Frollo, archidiacre.