Laetitia
écrit à

   


Claude Frollo

   


Juste pour le plaisir de vous écrire

   


Le titre de ma lettre est plutôt spécial mais c'est vrai, c'est toujours un bonheur pour moi de pouvoir correspondre avec vous. Je n'ai pas de question particulière à vous poser (ou plutôt j'en ai tellement que ça n'en finirait plus) mais il y a une chose qui me chagrine énormément, c'est de ne pas vous voir en personne. Je n'arrive pas à vous imaginer et cela me désespère! C'est la même chose pour votre voix. Cela dit, même si nous n'étions pas séparés par l'espace et le temps, je ne pense pas que j'aurais le privilège de vous voir, étant donné que vous avez renvoyé madame de Beaujeu qui venait en visite alors qu'elle est princesse! Moi qui ne le suis pas, je n'aurais même pas pu vous apercevoir.

Laetitia


Dame Laetitia, porteuse de joie,

Si vous viviez à mon époque, peut-être auriez-vous eu déjà l'occasion de me croiser, contrairement à ce que vous semblez croire; car s'il n'est pas pensable que l'accès au cloître puisse être autorisé à une femme, aussi noble soit-elle, les laïcs peuvent m'apercevoir lors des offices et de toute procession.

Mais pour contenter votre curiosité, et pour distraire mon âme malade, je vous parlerai ce soir de moi-même... Je suis de haute taille et de large stature; austère, grave, rêveur, -calme et sombre; imposante et pâle figure, sévère, morose, généralement d'une morne immobilité, au front large et au regard profond, il est cependant rare d'apercevoir mon visage, car ma tête pleine de rêves se tient généralement penchée profondément vers ma poitrine. Et ma peau brune et mes larges épaules me semblent aujourd'hui si peu adaptées au service du Seigneur, que je m'interroge en vain: si Dieu m'a appelé pour Son service, pourquoi m'a-t-il doté ainsi d'une vigueur extraordinaire, d'une virilité puissante, d'une force féconde qui ne peut trouver son accomplissement dans la réduction qu'impose l'ordre clérical?

Oh! dame Laetitia, et à quoi bon vouloir connaître mon aspect, puisque cela ne témoigne en rien de la profondeur et des secrets mon âme? De mon intelligence haute et profonde, puissante et supérieure, -de sa soif d'absolu, de sa passion brûlante, jamais apaisée, pour la pierre smaragdine et pour la haute science qui mène jusqu'à elle?... Pour me connaître, il faudrait suivre le même chemin, la route secrète, le chemin de traverse, pèlerinage mercuriel vers l'étoile matutinale, compos stella.

Qu'importe? Vous êtes dans la distance et l'égarement de votre siècle, -je suis jeté dans le désert de ma soif, -priez pour moi!

Dom Claude Frollo, archidiacre