laetitia
écrit à

   


Claude Frollo

   


Jehan

    J'ai été bien triste d'apprendre que vous êtes toujours aussi malheureux, je ne sais que vous dire pour vous remonter le moral. Peut-être devriez-vous prendre quelques jours de vacances loin de Paris pour vous changer un peu les idées. Je profite de ce courrier pour vous demander des nouvelles de Jehan.

Tendresse,
LAETITIA



Demoiselle Lætitia,

Qu'appelez-vous donc des «vacances»? Voulez-vous parler d'un temps d'oisiveté, où l'homme a du loisir, vacare aliqui rei, mais aussi d'un temps vide, d'un temps inoccupé? J'ignore ce qu'est cette vacuité de l'action, soit parce que les jours chômés, feriae, gardent pour moi une charge liturgique -soit parce que toujours une quête habite mes pensées, ma puissance, mon énergie. Et aujourd'hui, cette force qui me presse est toute entière tendue vers mon seul désir, en une brûlure de la chair que j'ignorais jusqu'alors et qui a tout envahi...
 
Mais je ne parlerai pas de ma fièvre; car vous me posez une question qui me tient à cœur, au sujet de mon frère Jehan. Oh! Cet enfant dont j'ai eu la charge a été pour moi une telle source de joie dans ses jeunes années, et il est à présent cause de bien des tourments! Et c'est une vraie douleur que de voir le collège où j'ai passé avec éclat mes doctorats être aujourd'hui souillé par le nom de Frollo. Car mon jeune frère, mon blond chérubin, mon adorable Jehan ne sait que croître en paresse et en désordre, profiter de la vie avec naturel et effronterie, sans tenir compte du reste des sévères sermons que je ne manque pas de lui réitérer. Hélas! Comment le faire revenir dans le droit chemin? Quel discours lui tenir?
 
Ah! Demoiselle Lætitia, ne vous fourvoyez jamais ainsi dans des sentiers égarés, préservez votre honnêteté! Et vous qui êtes en pleine jeunesse, conseillez-moi sur la façon de corriger un garnement drôle, subtil, mais sans âme -et tant gâté!
 
Que Dieu vous garde!
dom Claude Frollo, archidiacre.



Bonjour Claude,

J'ai reçu votre réponse il n'y a pas longtemps, et dans votre dernière lettre vous me demandiez de vous donner un conseil pour aider Jehan. En me basant sur ma propre expérience, je peux vous suggérer de l'écouter plutôt que de le sermonner. Discutez avec lui de ses projets professionnels: apparemment il ne se plaît pas au collège; peut-être que ce qu'il étudie ne lui plaît pas, peut-être a-t-il choisi la mauvaise filière. En tout cas, je suis certaine que s'il se sent écouté et soutenu il arrivera certainement à trouver une orientation qui lui convient et tout s'arrangera. J'ai un deuxième conseil, mais celui-ci est pour vous: ne vous vexez pas de ce que je vais vous dire mais je pense que la situation n'est plus possible pour vous; vous allez vous rendre malade, alors parlez à Esméralda et dites-lui franchement ce que vous avez sur le cœur; vous verrez bien, elle comprendra sûrement, alors ne vous tourmentez plus, tout s'arrangera.

Lætitia



Ah! Petite fille, petite fille, comment peut-on ne pas aimer apprendre, comment peut-on se désintéresser de l'étude et ne pas s'abandonner à l'éblouissement de la science -ne pas se plaire au collège, lorsque ce sanctuaire de la connaissance vous ouvre les portes de toute érudition? Et quelle autre direction choisir? Existe-t-il une place en ce monde qui ne soit fruit de culture et d'apprentissage?

Mais mon adorable et insupportable Jehan ne s'intéresse à aucune discipline -ne commet que scandales, débauches, séditions, ne parle que de gaillardises et profite d'une vie facile. Que puis-je donc faire d'autre que de le sermonner, tenter de le ramener à la raison et dénoncer son comportement pour qu'il s'amende? Ah! Dieu, quelle souffrance et quel découragement!
 
Quant à votre autre conseil, il me trouble au plus haut point et je ne cesse d'y songer depuis que j'ai reçu votre lettre... Imaginez-vous donc qu'une telle rencontre soit possible? Ignorez-vous ma puissance et la contrainte de l'habit que je porte? Je suis haut dignitaire de l'Église, responsable de deux doyennés, second acolyte de l'évêque -comment puis-je me compromettre en parlant avec une femme, comment seulement l'aborder?

Mais, en me remémorant vos suggestions, il m'est venu l'idée d'un enlèvement... Oui, ce pourrait être un moyen... Oh! Je ne sais, je ne sais -tout est si confus dans ma tête...
 
Adieu, enfant, je vous sais gré d'avoir tenté de me venir en aide -bien en vain, hélas! Je le crois.
 
dom Claude Frollo, archidiacre

Bonjour Claude,


Je viens m'enquérir de l'évolution de ce cher petit Jehan. Enfin, pas si petit que cela, quel âge a-t-il maintenant? Dix-huit, dix-neuf ans? S’est-il assagi? Est-il marié? Dans tous les cas, j'espère qu'il se porte bien. Saluez-le bien de ma part.


Cordialement,

Laetitia

P.-S.: je me demande comment se prononce son prénom: Jehan comme Jean ou Jehan comme le mot géant?


Madame,

Mon jeune frère est ma joie et mon chagrin -il est mon sourire et la perte de mes espérances- et je me retrouve comme un père qui voit s'effondrer toutes les attentes qu'il avait pu mettre dans sa descendance. Jehan a aujourd'hui seize ans révolus -et en seize années n'a développé que paresse, inconséquence, intempérance- et je finis par renoncer à le voir devenir l'adulte sage et cultivé dont je rêvais. Plus encore, il me semble aujourd'hui que s'il prenait un chemin dévoyé, cela ne me concernerait plus.

Et pourtant, par sa jeunesse, sa hardiesse, son effronterie, il est comme ma propre gaieté, que je ne puis plus éprouver, -comme mon sourire, que je ne sais plus exprimer.

Mais vous m'interrogez sur son nom de baptême; peut-être vous êtes-vous laissée abuser par certains régionalismes, qui font encore usage indûment des consonnes héritées de la langue latine. Les prénoms de Jehan, Jehane, se prononcent Jean et Jeanne, sans affectation.

Saluez votre siècle, dame Laetitia, au nom porteur de joie.


Que Dieu vous accompagne!

Dom Claude Frollo, archidiacre.