Jessica
écrit à

   


Claude Frollo

   


Excuses et proposition

    Cher Claude,

Je vous prie de me pardonner pour les propos que j'ai tenus à votre égard. Depuis le début, je vous ai mal jugé, j'ai cru vos intentions mauvaises, je n'ai fait qu'explorer la surface sans m'attarder sur l'âme, je n'ai fait que voir votre état plutôt que vos sentiments et j'en suis désolée.

Mais, après avoir maintes fois relu ce que monsieur Hugo a bien voulu nous dire de vous, j'ai pris conscience de mon erreur envers vous et je me suis enfin rendu compte du tourment, de la souffrance et de la colère qui agitent sans relâche votre coeur. Mais j'ai surtout vu que vous étiez un homme seul, seul et en manque d'amour. Sachez que malgré mon jeune âge (je n'ai que quinze ans) je sais déjà ce que c'est que de voir que l'amour que l'on voue chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde de notre misérable existence à la personne que l'on aime n'est et ne sera jamais qu'un amour à sens unique.

Pourtant, je vais vous raconter quelque chose. L'année dernière, je suis tombée éperdument amoureuse d'un jeune homme de trois ans mon aîné. Il était tout pour moi, je lui vouais un amour et une admiration sans bornes, je le vénérais presque comme un dieu et j'aurais pu mourir pour lui s'il me l'avait demandé. Mais il ne savait rien de ce que j'éprouvais pour lui et peut-être que je n'aurais rien dû lui avouer. Malheureusement, je le lui ai dit un beau jour et je l'ai regretté amèrement. Il m'a répondu qu'il était déçu de savoir que c'était moi qui l'aimais et que malgré tout, je ne l'intéressais pas le moins du monde. Je ne vous dirai pas à quel point il m'a fait souffrir ce jour-là, et bizarrement, je ne lui en ai pas voulu. Il n'a fait qu'être sincère.

En bref, si celle que vous aimez vous repousse, ne lui en veuillez pas, même si cela vous fait souffrir: dites-vous qu'elle aura été sincère et que vous trouverez peut-être l'amour de votre vie ailleurs. Et vous verrez: ca ira mieux.

Cependant, je sais que même en vous disant cela, vous serez toujours malheureux, et ça, je n'en peux plus. Je voudrais pouvoir vous aider mais je ne sais pas comment faire. Peut-être pourrais-je vous offrir un peu de mon amour, un peu de tendresse et de réconfort! Dites-moi ce que je peux faire pour que vous alliez mieux,
je vous en prie.

Je vous embrasse amicalement (à l'endroit où vous voulez!!)

Bien à vous,

Votre amie,

Jessica



Vous m’avez tenu des propos désobligeants, madame? Je ne m’en souviens pas… Était-ce dans un autre vie? Ma mémoire défaillante, engluée dans son rêve qui l’obsède, mêle confusément les événements et les paroles reçues sans que je parvienne à distinguer leur origine ou leur réalité – et il me semble parfois que tout n’est qu’un songe et que je vais m’éveiller… Puis, la tourmente de mon esprit reprend sa fureur, laboure et déchire mes pensées jadis si élevées et si sereines, et je ne sais plus, lorsque je lis vos lettres, où reprendre le fil d’une histoire interrompue.

J’ai reçu, il est vrai, maintes fois, des courriers pareils au vôtre, des témoignages de souffrance, des preuves aussi, nombreuses, d’estime et d’affection – et leur douceur se mêle à l’amertume d’amours sans espoir. Oh! l’homme est-il donc si infortuné pour qu’il soit ainsi fréquemment éprouvé dans ce qu’il a de plus sublime, la beauté de ses sentiments, et la grâce de leur partage? Et qu’est-ce donc que l’âme humaine pour que la fatalité se joue d’elle aussi aisément?

Mais je crains que votre sollicitude, pour sincère qu’elle soit, ne m’apporte aucun réconfort. Car la désespérance est au-dedans de moi, sans que je puisse l’en arracher. Ne raillez pas, madame, un cœur à la torture nuit et jour et sans trêve, ne le harcelez pas.

Que Dieu vous apporte miséricorde, vous qui comprenez l’épreuve de la solitude et avez souhaité en partager l’affliction avec moi.

Dom Claude Frollo
archidiacre



Cher Claude,

Sachez que je vous en veux! Vous ne pouvez pas savoir à quel point votre refus me chagrine: bon nombre d’hommes dans votre situation auraient accepté ma proposition, mais peut-être avez-vous vos raisons. Tout de même, cela est fort! Vous souffrez parce que la femme que vous aimez vous repousse, mais, vous, vous vous permettez de repousser une jeune fille qui vous aime! Avez-vous donc un cœur? Mais bon, cela n’est pas si grave, passons…

Au fait, j’ai une question à vous poser: je me suis toujours demandé… enfin, quelle est la couleur de vos yeux? Monsieur Hugo nous a toujours dit qu’ils étaient de braise, mais cela ne nous avance pas plus. Sur ce, au revoir.

Je vous en prie, prenez soin de vous!
Je vous embrasse tendrement,
Votre amie,

Jessica



Si j’ai un cœur, Madame? Dieu! Comment l’ignorer? Il est là qui me brûle, comme un bloc de fer rouge, comme un volcan bouillonnant au fond de mes entrailles! Je me croyais au-dessus de toute passion matérielle, et me voici prisonnier des charmes d’une enchanteresse, moi, serviteur de Dieu – et je suis incapable de m’en affranchir, accablé jour et nuit d’un désir toujours renouvelé. Oh! Je voudrais tant retrouver la quiétude des œuvres de l’esprit, la sérénité qu’apporte la plénitude du savoir!
 
Mais vous m’interrogez sur la couleur de mes yeux… Quelle étrange question! Me suis-je jamais préoccupé d’une telle chose? Ai-je jamais vérifié cela au miroir? Et qu’importe la couleur, quand seul compte le regard? Celui-ci ne change-t-il d’ailleurs pas la couleur même d’une prunelle? Et moi, moi, je dois refléter la nuit qui m’habite et le feu qui me consume, la totale obscurité de mon désespoir et l’éclat dévorant du plomb fondu qui coule en mes veines!… Hélas! Comment pourrais-je prendre soin de moi, petite fille – je suis perdu — il est trop tard.
 
À Dieu, Madame, priez pour moi.
 
dom Claude Frollo
archidiacre