Ludivine
écrit à

   


Claude Frollo

   


Étonnement

    Cher Claude,

Je vous ai écrit il y a quelque temps pour vous exprimer toute mon admiration et j'ai reçu, il a trois jours, votre réponse, réponse qui m'a profondément étonnée. Pourquoi douter à ce point de vos qualités? Songez un peu que vous êtes quelqu'un de précieux, une perle au milieu des cailloux, un homme soustrait à la somme des imbéciles. Votre malheur c'est que votre cœur s'est tourné en direction d'une personne qui ne sait pas voir plus loin que le bout de son nez. Vous méritez mieux qu'elle, Claude, alors ne vous gâchez pas, ce serait vraiment trop dommage.

Ludivine, qui vous implore de prendre conscience de votre valeur



Enthousiaste Demoiselle,

Ne vous méprenez pas, je suis parfaitement conscient de la supériorité de mon esprit, je n'ai aucun doute sur l'ascendant de mon intelligence -mais je crains que ces qualités ne soient pas de celles que remarque une femme, et que l'apparence reste prépondérante à la profondeur d'âme... Et cependant, votre courrier tendrait à prouver le contraire. Alors, peut-être puis-je encore espérer -peut-être ne sera-t-il pas impossible à la flamme secrète qui me consume de rencontrer la divine émeraude, et de consommer leurs noces alchimiques.
 
Priez pour moi, qui n'ai plus ni espoir, ni repos.
 
dom Claude Frollo, archidiacre


Je ne crois pas que l'apparence soit le critère le plus important. Personnellement, je préfère un homme pas très beau mais qui est intelligent plutôt qu'un Apollon sans aucun esprit. Mais en ce qui vous concerne, je suis sûre qu'en plus d'être d'une intelligence rare vous êtes aussi très beau car cette aura qui se dégage de vous et qui nous est décrite dans Notre-Dame de Paris vous rend exceptionnel. Je regrette vraiment de ne pas pouvoir vous rencontrer en personne; j'adorerais vous dire tout cela en face et contempler de mes yeux cet homme idéal qu'est dom Claude Frollo.
 
Ludivine



Que sais-je, demoiselle Ludivine?

Je suis l'obscur, le puissant, le damné; je porte en moi la glace du désespoir, la lave de la passion, la fièvre d'un rêve inassouvi. Cette soif jamais apaisée de l'intelligence, ce besoin d'apprendre toujours davantage, je le retrouve aujourd'hui dans la brûlure des sens et le désir de la chair.

Sont-ce là des qualités propres à susciter l'admiration d'une femme? Quelle beauté trouver dans la tristesse et la gravité qui me définissent, dans l'austérité excessive avec laquelle je me discipline -et dans le débordement de mon ardeur, comme un flot irrépressible de roche en fusion crève la croûte de lave noire et froide au flanc du volcan? Et que dire de la nuit sépulcrale de mon habit, sa tristesse, son âpreté -qui recèle sous sa noirceur même des trésors de passion!

Ah! Demoiselle Ludivine, la force insatiable qui m'a fait dévorer toutes les sciences, accéder aux plus hauts sommets de puissance et de savoir; cette force qui m'a poussé à m'investir avec l'amour d'une mère dans l'éducation des plus petits; cette force qui a façonné mon corps d'homme, aux larges épaules, à la haute taille, à la peau brune -qui a érigé ma virilité, est aujourd'hui tournée toute entière avec la même fougue vers la fièvre de la chair, et me fait frissonner, me rend un homme supérieur et malheureux.
 
Que le Seigneur épargne mon âme et la remette à l'émerveillement de la connaissance, source de toute joie et de tout idéal! Et qu'Il bénisse l'émotion de votre lettre, comme témoignage d'amitié au coeur de ma hautaine solitude.
 
dom Claude Frollo, archidiacre



Vous me posez la question de savoir si vos qualités sont propres à susciter l'admiration d'une femme. Je vous dis sans aucune hésitation: oui. La preuve: la plupart des courriers qu'on vous adresse sur Dialogus provient de jeunes filles ou de jeunes femmes qui ont pour vous une admiration singulière et qui parfois même vous disent qu'elles vous aiment. La plupart de celles qui ont lu «Notre-Dame de Paris» enragent de ne pas être à la place d'Esméralda.
 
Je cite ici vos propres mots retranscrits par Victor Hugo: «Si tu savais ce que c'est que mon amour pour toi! C'est du feu, du plomb fondu, mille couteaux dans mon cœur!» Quelle est celle qui pourrait rester insensible à ces mots, à moins d'être folle ou d'une bêtise sans limite? Je vous le dis sincèrement et j'espère que vous ne vous en offusquerez pas, mais si vous m'aviez dit cela à moi, je me serais précipitée dans vos bras pour ne plus jamais en sortir. Alors vous voyez, vous pensez ne jamais trouver écho à votre passion; moi je dis que cela ne peut pas être possible. J'espère de tout cœur que celle que vous aimez saura y répondre à la hauteur de ce qu'elle mérite.
 
Reprenez espoir, Dom Claude, car vous êtes le plus merveilleux et le plus adorable des hommes.
 
Ludivine