Dr Marianne
écrit à

   


Claude Frollo

   


Esméralda n'est pas Héloïse

   

Au révérend Archidiacre de Josas, Dom Claude Frollo de Tirechappe:

Mon cher Dom Claude (plus cher que vous savez),

Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais depuis longtemps. Je suis écossaise, un peu plus âgée que vous. Quand j'avais seize ou dix-sept ans, j'ai lu «Notre-Dame de Paris» pour la première fois, et j'ai perdu mon cœur pour le héros tragique (c'est-à-dire vous). C'était il y a vingt-sept ans, mais je vous aime encore.

Vous étiez —et vous êtes encore— comme un frère. Pour moi (comme pour vous), mes livres étaient —et sont— mes frères, mes amis les plus proches, mes amants, ma vie. J'ai étudié le latin, le grec ancien, le français, l'italien et le russe, l'histoire du Moyen-Âge, la philosophie, l'histoire de l'art. Je suis Magistra Artium et Ph.D. (oui, c'est possible pour les femmes maintenant!), mais j'ai du mal à trouver un emploi. Je suis assez pauvre en argent, mais riche en érudition (inutile aux yeux du monde!); poète aussi; «pauvre petite écolière», peut-être... (Avez-vous suivi le cours de Maître Guillaume de Villon, le professeur du Droit Canon? Il est mort en 1468. J'ai lu les poèmes de son neveu, Maître François. J'espère que votre petit frère méchant ne suivra son exemple de vie!). Mais c'est la vie et elle est dure. C'est seulement dans le monde de l'imagination que nous serons libres. Mais assez de cette petite «Historia Calamitatum»!

C'est pour vous que j'ai peur. J'ai une grande tendresse pour un jeune homme si érudit, si sage, si passionné (mais naïf au sujet des femmes), si beau —oui, je pense que vous êtes beau, avec vos grands yeux noirs et ardents, et une taille qu'on appelle en occitan «un bel corps avinen» (ah, je sais bien les chants des troubadours!). Vous manquez «l'éducation sentimentale», mais vous cachez un cœur fort sensible, fort doux. À Jehan et au pauvre Quasimodo, vous êtes père et mère. Si vous avez besoin d'une amie platonique, une sœur, une confidente - dans une «amicitia animarum», je vous prie de penser à moi. Quand vous êtes blessé (mon Dieu, que j'ai pleuré à lire «Lasciate Ogni Speranza»!) je voudrais panser vos blessures; quand vous êtes fiévreux, je voudrais vous soigner; je voudrais m'asseoir à votre chevet, à lire des poèmes médiévaux latins et français. Comme Louise et Ludivine vous ont écrit, je veux vous dire: vous êtes exceptionnel, un vrai prince intellectuel des hommes. Ne vous immolez pas pour une fille indigne de vous: Héloïse était digne du sacrifice d'Abélard; mais hélas! J'ai peur qu’Esméralda ne soit pas la nouvelle Héloïse de votre temps. Je vous en prie, prenez garde, mon cher!

Votre amie,


Dr Marianne


Madame,

Permettez au maître que je suis de saluer une consœur en érudition.

Je n'ai point été l'élève de Guillaume de Villon, je me suis d'ailleurs toujours tenu à distance de ce genre de personnage car je reste circonspect quant aux fréquentations qu'a pu avoir le chanoine de Saint-Benoît-le-Bétourné, que cela concerne son protégé peu recommandable, ou d'autres membres du clergé... Et cependant, de nombreux traits nous rapprochent tous deux: la position sociale et foncière, le droit de haute justice, la prise en charge de jeunes protégés et leurs premières années d'apprentissage, puis leur déviance malgré les soins donnés, l'étude directe dans l'œuvre de pierre des édifices religieux...

Mais parlons plutôt de vous; vous m'offrez votre amitié, Madame, mais c'est moi ce soir qui souhaiterais oublier ma situation de savant et de prêtre, et vous parler simplement en frère; c'est moi qui voudrais vous mettre en garde, et remettre en cause deux de vos convictions, sans vouloir vous offenser ni vous presser, mais comme un ami attentif.

En premier lieu, vos propos et la façon de vous présenter me laissent à penser que vous avez choisi comme mode de vie la solitude du savant, et la seule compagnie des livres, fuyant celle, décevante, de vos frères humains. J'avais cru moi aussi, dans la folie de ma jeunesse, que ce choix était le plus pur, le plus heureux, le plus rassasiant. Je n'ai jamais apprécié la médiocrité de mes semblables. Mais la vie m'a démontré ce que l'apprentissage de la parole du Christ aurait dû dès l'abord me faire comprendre: une existence sans compassion, sans affection humaine est vaine et desséchée. Le soin que j'ai pu offrir à mon jeune frère, à Quasimodo, à l'écolier Pierre Gringoire même, ont été des fontaines douces et fraîches de tendresse au milieu de la splendeur conceptuelle de la science.

J'ai cru alors avoir atteint le sommet de mes aspirations, d'amour et d'esprit, mais c'était ignorer que ces facultés ne peuvent vivre coupées du corps qui les abrite; et, pareil à une coulée de lave, l'appétit de la chair, cette exigence souveraine qui est la force même de la vie, si puissante chez moi alors même qu'elle a été si longtemps entravée, aussi puissante que l'a été ma soif de connaissance et de miséricorde, a soumis mon corps, et mon âme dévouée aux plus petits, et mon intelligence.

Il ne me reste plus de place, cela m'est aujourd'hui une torture pire que la mort, un tourment de tous les instants tel que je ne pouvais l'imaginer.

Mais vous qui êtes libre, qui n'êtes pas soumise à des vœux inaltérables, ne dilapidez pas votre existence, pendant qu'il en est encore temps vivez, ouvrez-vous aux autres, à ceux de votre siècle, et non seulement à un lointain compagnon qui ne pourra rester qu'une image épistolaire. Hâtez-vous, la vie est brève, ne vous fourvoyez pas.

La seconde chose dont je voulais vous dissuader concerne celle qui occupe toutes mes pensées: l'émeraude, la pure pierre verte, volatile et précieuse, insaisissable et vive, belle comme une nuit étoilée, scintillante comme un éclair dans le ciel d'orage. Ne la dénigrez pas, elle est ma perte, mais ma seule soif, ma soif d'alchimiste qui n'aspire qu'à posséder les trésors de son corps parfait, source de jeunesse, finesse vive, porte du ciel, étoile de la mer où j'erre sans fin, rose du monde et rosée céleste, vierge généreuse, émeraude philosophique, mon idéal, mon amour, ma passion!

Dom Claude Frollo, archidiacre.


Mon cher et révérend Monsieur,

Je vous remercie beaucoup de la rapidité de votre réponse: je sais que vous avez beaucoup de devoirs officiels dans l'Église. Je suis très contente de savoir que vous avez connu le chanoine Guillaume de Villon à Saint-Benoît. Je me souviens maintenant qu'il était déjà retiré de l'université quand vous étiez écolier. Pauvre bon vieillard, c'est triste qu'il ait tant souffert à cause des crimes de son neveu! Je vous souhaite un bonheur plus grand avec le petit Jehan, et aussi avec Quasimodo!

N'ayez pas peur pour moi, mon Frère, je ne suis plus toute seule: j'ai décrit auparavant mon enfance et mon adolescence, quand les autres enfants ne m'ont jamais comprise. À l'université, j'ai trouvé beaucoup d’amis, des compagnons dans mes quêtes intellectuelles et imaginatives, que je retiens encore. J'ai aussi des amis de correspondance en «Terra Incognita» à l'Ouest (c'est à dire, la Nouvelle France et les autres colonies.) Je vous ai écrit, encouragée par une amie (une chirurgienne) ici à Glasgow, qui est aussi votre admiratrice. Je crois que vous seriez étonné d’apprendre combien de dames et demoiselles bien élevées et érudites vous admirent: on l'appelle un «fandom»!

Au sujet d’Esméralda, pardonnez, je vous prie, mon cynisme: c'est la faute typique de ce temps-là (et aussi, peut-être, de mon âge!). J'espère sincèrement que vous avez droit, et elle est digne d'être votre étoile polaire. Vous méritez bien le bonheur en toutes choses! J'avais peur seulement parce que je ne voudrais pas voir un cœur, si compatissant et raffiné, blessé et brisé sur les dalles froides du parvis; les âmes les plus sensibles et idéalistes sont les plus vulnérables. Mais dans l'alchimie, toutes les transformations sont possibles: le plomb à l'or, le verre à la pierre précieuse. Je pense –j'espère– que vous avez trouvé votre belle émeraude «dans sa gangue»; il faut lisser cette pierre doucement. Courage, mon cher Frère, dans vos tourments; courage et paix.

Avec l'admiration et l'amitié,

Dr Marianne