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Claude Frollo

     
   

Esmeralda et Quasimodo

    Bonjour Frollo

N'as-tu élevé Quasimodo que par devoir, parce que c'est toi qui l'avais trouvé, ou l'as-tu élevé simplement par amour?

Pourquoi voulais-tu détruire Esmeralda, si tu l'aimais tant?

Si tu souffrais d'un amour impossible pour elle, pourquoi te torturais-tu à la regarder danser, à l'écouter chanter?

Épistolier inconnu,

Il est dans l’existence des événements, des bouleversements qui impriment en nous une marque indélébile…

Quiconque a connu le poids d’un enfant, quiconque a éprouvé le soin, le souci, la charge qu’il représente, éprouvera une semblable responsabilité envers tous les enfants. Une femme qui a porté un enfant une fois sera mère pour tous les autres.

Voici près de vingt ans, une crise profonde a fait basculer ma vie… Devenu brutalement orphelin, aîné et chef de famille, je me suis retrouvé alors avec la charge de mon jeune frère, encore nourrisson. Cette soudaine responsabilisation, ce retour aux réalités concrètes de la vie, à moi qui n’avais jusque là vécu que dans les livres, m’a à jamais conféré l’émotion et le dévouement que requiert la portance d’un petit être fragile et sans défense.

Lorsque, la même année, j’ai découvert l’enfant Quasimodo abandonné sur le seuil des enfants trouvés, –comme pourrait l’être mon frère, pensais-je alors, si je venais à disparaître, moi qui restais son unique soutien familial–, j’ai su quels étaient les gestes à faire.

C’est par pitié et par compassion que j’ai élevé Quasimodo, comme j’ai élevé mon frère Jehan. Si devoir il y eut, ce fut celui, libre et naturel, de tout père pour son enfant.

Vous me posez beaucoup de questions…

Pour me comprendre, il faudrait sentir ce qu’il existe de passion, d’ardeur, de profondeur, d’intensité dans un caractère comme le mien! –Il faudrait appréhender la dimension que peuvent prendre les sentiments lorsqu’ils sont ainsi contraints et sans espoir, savoir quelle fièvre et quelles convulsions naissent du désir lorsque celui-ci se heurte à l’interdit, à la loi sociale et divine, à l’enveloppe austère, grave, sombre, glaciale, qui me structure et lui refuse toute issue!…

La délivrance d’une telle emprise ne se trouve alors plus que dans la séparation, par l’absence ou par la mort, –quand le cœur a touché le fond du désespoir, sans pouvoir éprouver davantage– quand tout est consommé…

Mais tant que l’être aimé est là, présent, vivant, avec sa beauté et sa grâce, comment y renoncer? Le voir une fois, c’est vouloir le voir mille, –et si le regarder est une souffrance, s’en abstenir est une torture bien pire encore…

Épistolier inconnu, puisse Dieu vous épargner de connaître ces chemins couverts de ronces, où le corps frissonne et brûle, où la conscience oscille entre fureur et désespoir!

Dom Claude Frollo, archidiacre