Maria
écrit à

   


Claude Frollo

   


Éclairez-moi

   

Cher Dom Frollo,

Pardonnez-moi de venir ainsi troubler vos occupations, aussi respectueuses et admirables soient-elles, mais je souhaiterais me permettre l'impudence de vous soutirer quelques confidences ainsi que quelques conseils. Si toutefois vous me le permettez.

Vous êtes un homme de science et de foi. Soit. Nous avons chacun notre propre personnalité et nos principes. C'est un fait. Mais comment réagir lorsque, par malheur, un élément quelconque vient perturber nos croyances et ce que nous sommes au plus profond de nous, contre notre gré? La curiosité me pique à vif au sujet de ce que vous ressentez dans les abysses de votre âme lorsque vos yeux rencontrent le corps ensorcelant de la mystérieuse bohémienne dansant depuis quelque temps sur le parvis de votre majestueuse Notre-Dame. Ne niez point, Monsieur l'archidiacre. Je souhaite de la sincérité dans vos propos, même si cela doit trahir votre statut d'homme de foi et ce que vous pensez être. Cela restera entre nous. Je vous en conjure, Dom Frollo, dites-moi la vérité. Décrivez-moi ce que vous ressentez en ces instants, aussi confus et affligeants puissent être vos sentiments. Conciliez-vous amour et désir, ou sont-ce là deux notions à part entière et non confuses? Est-ce le fait de ne pas être aimé ni désiré en retour qui vous frustre tant? Ou est-ce plutôt le fait d'éprouver un amour pour un autre individu que Dieu qui vous révolte contre vous-même et, par conséquent, contre Esmeralda?

Veuillez me pardonner de m'immiscer ainsi dans votre intimité, et je comprendrais tout à fait si vous souhaitiez ne pas me répondre. Cependant, je ressens un vif besoin de savoir et de vous comprendre. Ce que j'ai pu percevoir chez vous est le manque d'amour et d'expérience. Je me trouve dans le même cas que le vôtre. Et lorsqu'un sentiment tel que l'amour et/ou le désir (je ne sais toujours pas s'il me faut discerner l'un et l'autre ou les fusionner) -choses qui me sont par ailleurs totalement inconnues et obscures- me prend au dépourvu sans que je puisse le combattre avec force et détermination; eh bien ces choses-là, que sans doute vous redoutez et méprisez pour vous préserver, moi je les crains et tente de m'en dépêtrer encore et encore. Sans relâche. En vain.

Or, contrairement à vous, je n'ai ni la force ni le courage d'en venir à détruire l'unique objet de mes désirs. Quand bien même l'envie me prendrait de vouloir anéantir cet individu insolent qui ne veut point entendre parler de moi, je ne saurais allier la pensée à l'acte. Peut-être «l'amour» m'en préserve-t-il? Qu'en sais-je? Je suis perdue. Mais c'est peut-être sur ce point que je ne vous suis plus. Comment? S'il vous plaît, expliquez-moi pourquoi? J'aimerais comprendre comment haine et amour peuvent se côtoyer d'aussi près. Je suis d'une innocence à faire pâlir, mais j'espère sincèrement que vous pourrez m'éclairer là-dessus pour que je puisse comprendre certaines choses que la condition humaine n'ose révéler explicitement.

Est-ce peut-être là le désir de quelque chose d'inaccessible qui vous brûle tant? Si vous aviez le bonheur de posséder cette femme, votre tourment en serait-il pour autant éteint? Je ne sais si vous voyez où je souhaite en venir. Le désir provient du manque, prétendent certains philosophes. Chose à méditer. Et vous, qu'en pensez-vous, Dom Frollo?

Sans doute ne connaissez-vous pas l'existence d'une certaine Présidente de Tourvel, pauvre femme ayant vécu quelque trois siècles après le vôtre et trois avant le mien. Il me semble pourtant vous trouver quelques similitudes avec cette femme qui est, pour moi, d'une respectabilité incontestable. Elle-même souffre d'un amour et d'un désir pour un homme contre son gré et, surtout, contre ses principes de vertu, de foi et de fidélité conjugale. Peut-être, si vous aviez connu l'histoire et le destin de cette femme, vous sentiriez-vous moins esseulé et ne serait-ce qu'un peu conforté dans l'affreux tourment qui vous afflige? Sachez en tout cas que votre situation ne me laisse pas insensible et que je vous comprends -ou du moins je cherche à mieux vous comprendre. J'ose espérer que vous interpréterez mon geste comme de la compassion et ne partant seulement que d'un bon sentiment.

Avec toute la respectable amitié que je vous dois,

Votre fidèle servante,

Maria

Madame,

Que vous importe ce que j'éprouve, quel intérêt portez-vous à mon intimité, par un voyeurisme qui ne vous honore pas? Je suis accoutumé aux provocations du commun, qui ne supporte guère ma supériorité et se défie de mon intelligence; mais le nid d'aigle de mes pensées, où l'air m'est plus respirable, me permet généralement de ne pas en souffrir l'injure.
 
Je suis las, Madame, et tout mon corps me fait mal; et je n'ai guère l'envie ni la force de me pencher sur les replis les plus secrets de mon âme. Il est un point cependant sur lequel je souhaiterais vous répondre, car il me semble que vous y faites allusion bien légèrement, ou alors sans l'appréhender: je veux parler de l'interdit qui me frappe. Ne concevez-vous point qu'avant tout je suis prêtre, et que mon engagement sacerdotal ne m'autorise aucun commerce avec le sexe féminin, non plus que de rompre mon état pour en adopter un autre? Lié par des vœux infrangibles, les remettre en cause serait m'exposer au bannissement, du monde et de Dieu, au rejet d'entre les hommes, et à l'excommunication, mort de mon âme!
 
Dès lors, comment supporter l'intolérable, cette exigence de la chair, qui me fait horreur mais ne diminue point, impérieuse, inapaisée, sans autre alternative que la torture incessante -ou la damnation? Pourtant, je veux croire que la conquête de l'Émeraude, vert cristal limpide et nocturne, fleur du ciel, lumière cachée, me fera connaître ce rassasiement, cette quiétude de tout mon être, car elle est la flamme de l'alchimiste, son rêve sublime et sa transcendance.

Puissé-je trouver une voie transverse, qui me conduise à cet accomplissement sans me perdre!

À Dieu, dame Maria, jeune fille curieuse: que le Seigneur vous soit plus clément qu'à moi-même, pour la rémission de votre âme!

Dom Claude Frollo, archidiacre