Ludivine
écrit à

   


Claude Frollo

   


Des détails

    Cher Claude,

Il y a plusieurs questions que j'aimerais vous poser concernant des détails sur vos goûts et sur votre caractère.

Par exemple, quelle est votre couleur préférée? Qu'est-ce que vous aimez manger? Quels sont vos loisirs? Qu'est-ce qui vous met en colère ou, au contraire, vous rend heureux? J'aimerais aussi connaître le jour de votre anniversaire.

En espérant une réponse de votre part,

Ludivine

Quelles étranges questions, vraiment, et comment peut-on se préoccuper de telles choses? N'avez-vous que cette vaine curiosité pour alimenter les heures de votre existence? Prenez plutôt soin de votre âme, par la prière, l'étude et la pénitence.

Mais je suis si sombre, si las, que je me laisserai aller ce soir à vous répondre...

Une couleur préférée? Oh! Dieu du Ciel, depuis quelques mois, le vert émeraude emplit toute mon âme...

Ce que je mange? Seigneur, ce que voudra bien prévoir pour le réfectoire le frère cellérier. Je nourris mon corps par nécessité, non par plaisir.

Quant aux loisirs, j'ignore ce que vous entendez par ce terme. Mon temps est soumis au rythme de la liturgie, il n'est pas de repos, de fête qui ne soit aussi acte de prière. Il m'est difficile de comprendre votre question...
 
Vous me parlez de colère et de bonheur... Le bonheur était pour moi, jusqu'à il y a peu encore, l'éblouissement devant la lumière de la science, de la science alchimique surtout, la soif d'apprendre, et l'horizon toujours assouvi et toujours repoussé du savoir. Et la colère me venait -me vient toujours- de l'ignorance humaine, du péché, du blasphème! Puisse l'omnipotence divine venir à bout de ces profanateurs!
 
Enfin, vous me questionnez sur le jour de mon anniversaire... Votre époque est-elle donc tombée dans l'idolâtrie de ce genre de fête? Seriez-vous revenus aux rituels païens que je ne peux, à l'instar de mes pairs, que maudire, proscrire et réprouver? Seul compte le jour de la naissance au Ciel, et donc la fête des Saints. Si vous souhaitez penser à moi, souvenez-vous du sixième jour du mois de juin, date de l'avènement auprès du Seigneur du saint évêque de Besançon.
 
Adieu, Dame Ludivine, insouciante et folâtre, j'ai répondu à vos interrogations non pour votre agrément, mais pour distraire ma lassitude. Revenez à présent à de plus hautes pensées... Que Dieu vous garde!
 
dom Claude Frollo, archidiacre.

Il est vrai que cela paraît idiot de questionner quelqu'un d'aussi important que vous sur des choses aussi anodines. Mais ce n'est pas par vaine curiosité que je vous ai posé ces questions, c'est parce que je suis tellement admirative de votre personne que je suis toujours heureuse d'en apprendre davantage sur vous.

Ne me grondez pas pour cela Claude, cela me fait de la peine et me donne envie de pleurer. J'attache beaucoup d'importance à votre opinion vous savez.
 
Ludivine

Ne pleurez pas, enfant, je n'ai point d'animosité envers vous. Je m'étonne simplement de susciter de l'intérêt chez tant de vos contemporains, lorsque je ne connais en mon époque que solitude et impopularité.

Gardez votre enthousiasme, jeune fille, et priez pour moi qui ne parviens pas à le recouvrer.
 
dom Claude Frollo, archidiacre.

Merci beaucoup de m'avoir répondu si vite. Me voilà rassurée, j'avais eu peur de vous avoir froissé, ce qui serait un drame pour moi.

Je sais que vous n'êtes pas beaucoup apprécié dans votre époque et c'est une aberration. Comment ne pas apprécier quelqu'un comme vous? D'ailleurs, je ne suis pas la seule à vous apprécier dans ma famille. Ma cousine Lætitia vous admire énormément et elle vous a écrit elle aussi.

Nous parlons souvent de vous toutes les deux et nous n'arrivons pas à vous trouver un seul défaut. C'est effrayant quelque part.
 
Ludivine


Enfant, malgré ma détresse, votre lettre est parvenue à me faire sourire... Croyez-vous réellement que je sois sans défaut? Seul le Seigneur lui-même est l'agneau sans tache, agnus immaculatus, en qui aucun péché ne peut être trouvé. Mais je crains de ne pas être l'être parfait que vous imaginez! Mon appétit, mon ambition, mon orgueil, et maintenant ma désespérance, la perte de tout enthousiasme et l'impossibilité où je me trouve de résister à la puissance de la chair, font de moi un homme malheureux, un esprit dénaturé, une âme perdue!
 
Il m'est parfois difficile de comprendre les motivations des gens de votre époque, ainsi que certains termes de votre langage (que signifie la dénomination «msn»? J'ai cherché quelque mot hébreu dont les voyelles s'élident, mais en vain), mais malgré cela, vos témoignages me sont généralement un réconfort, qui survient bien curieusement à une période bouleversée de ma vie.
 
Je vous salue, jeune Demoiselle, et vous sais gré de votre amitié.
 
dom Claude Frollo, archidiacre


Que je suis contente que vous ayez retrouvé le sourire, même un instant. Je n'ai pas changé d'opinion à propos de vous, je ne vous trouve pas de défaut. Pour moi, ni l'ambition ni l'envie d'apprendre ne sont des défauts. Quant à l'orgueil, vous avez de quoi être fier de vous. Il n'y a pas beaucoup de gens qui peuvent se vanter d'avoir réussi des études aussi brillantes que les vôtres.

En revanche, en ce qui concerne votre «impossibilité à résister à la puissance de la chair», je ne sais pas trop quoi vous dire; je crois bien que cela vous passera quand Esmeralda sera partie. Après tout, elle vit avec un groupe de gitans et ces gens-là voyagent beaucoup. Elle finira donc par quitter Paris ou alors, il faut que vous alliez lui parler de ce que vous ressentez. Peut-être comprendra-t-elle votre souffrance.

Enfin, en ce qui concerne la dénomination «MSN», c'est un sigle qui signifie «MicroSoft Network». C'est un logiciel qui vous permet de discuter avec vos amis en direct, même s'ils sont très loin. Cela permet aussi d'envoyer du courrier.
 
Ludivine


Quelle époque étrange que la vôtre! Voici qu'à présent vous m'écrivez en utilisant le langage d'Angleterre et, bien que cet idiome ne me soit pas inconnu, je ne parviens pas à comprendre le sens des deux mots que vous avez utilisés. Et comment parvenez-vous à dialoguer avec des compagnons, tout à la fois immédiatement et à distance? N'y a-t-il point là quelque charme caché, quelque science occulte, quelque magie noire?

Prenez garde à vous!
 
dom Claude Frollo, archidiacre


Ne vous inquiétez pas, la magie n'a rien à voir avec cela, c'est uniquement le résultat du progrès technologique.

Sinon comment vous sentez-vous, allez-vous un peu mieux?

Ludivine

Ah, demoiselle, comment pourrais-je mieux me porter, lorsque celle qui est cause en moi d'un tourment perpétuel se tient sous mes yeux chaque jour que Dieu fait? Il faudrait que je n'aie plus à souffrir l'attisement constant de sa présence, de sa vue, de sa beauté, oh! la douceur de son corps, la tendresse du moindre de ses gestes! il faudrait qu'elle fuie sous d'autres cieux, pour que je puisse espérer recouvrer une rémission dans ma chair, un peu d'apaisement dans mon âme.

Hélas, damoiselle Ludivine, je n'ai pas encore réussi à obtenir cet éloignement auquel j'aspire, et que tout mon pouvoir auprès de l'Officialité, en tant que vicaire épiscopal, ne parvient à imposer.

Priez, enfant, pour que mon vœu se réalise, et que je puisse enfin retourner à la solitude abrasive et sainte, âpre et éblouissante, de la science et de la foi.

Dom Claude Frollo, archidiacre
C'est tout de même étrange cette dualité chez vous, Claude; vous souhaitez qu'elle parte mais son absence vous cause énormément de souffrance. Alors il est bien difficile de trouver une solution pour vous aider. Si Esméralda est présente vous souffrez, si elle n'est pas là vous souffrez.

Je crois savoir que vous essayez de monter un procès contre elle avec la collaboration de Monsieur le procureur Charmolue: pourquoi faire une telle chose? Vous l'aimez et vous souhaitez lui faire du mal, pourquoi? Car vous savez parfaitement quel horrible traitement est réservé à ceux que l'on accuse de sorcellerie!

Si vous l'aimez sincèrement, protégez-la, soyez son bienfaiteur invisible: ainsi vous pourrez exprimer votre grand amour pour elle sans que personne n'en sache rien -hormis vous. Que pensez-vous de cette solution-là? Elle est réalisable et ne présente aucun danger pour personne. Je suis persuadée qu'un compromis avec vous-même est la seule chose qui puisse maintenant vous secourir.

Ludivine

Hélas! plus rien ne m'est compréhensible, demoiselle Ludivine, ni mon âme, qui n'a plus qu'une seule pensée, alors qu'elle était riche de tant de réflexions, ni mon propre corps, dont les sens me submergent, dont l'exigence me terrifie, et contre lequel je ne trouve pas de recours. Oh! Je ne sais plus que faire face aux poussées de fièvre, à la sueur brûlante ou glacée tour à tour, aux pensées incessantes, aux tremblements, à ce vertige qui m'ôte toute faculté, et à ce feu dans mes reins, impossible à maîtriser, toujours plus obsédant, toujours plus manifeste!

Et je voudrais le détruire -mais je voudrais aussi apaiser cette soif; je voudrais l'arracher de moi- et je voudrais en connaître l'assouvissement. Nul ne m'a préparé à ce déferlement, hormis par interdit, qui ne fait qu'en exaspérer la force et l'urgence. Comment voulez-vous que je dénoue ce paradoxe?

Je ne suis pas sûr, hélas, que les autres hommes connaissent un tel déchirement. ar je crains non seulement que la conformation de mon corps comme de mon esprit ne soit bien supérieure aux passions médiocres du commun -qui n'en méritent pas le nom- mais que le scellement de toute cette puissance sous la glace de l'austérité religieuse n'agisse comme un levain, une poussée qui aujourd'hui saillit, rompt toute retenue, et dont je souhaite à la fois me déprendre et connaître l'extase. Dieu! quel choix m'est-il possible, à moi qui suis prêtre, docteur, et patricien?

Priez pour mon âme, jeune fille -et pour la paix de ma chair!

Dom Claude Frollo, archidiacre


Plus rien ne serait compréhensible à un esprit aussi brillant que le vôtre?! Cela n'est pas possible; respirez profondément et calmez-vous: la solution est simple! Aimer quelqu'un n'est pas un crime, il est simple de donner des preuves de son amour en veillant au bien-être de la personne aimée. Cependant votre dernière lettre me laisse perplexe: j'ai l'impression que votre amour a tendance à tourner en obsession maladive; et puis il n'est jamais bénéfique de confondre amour et désir.

Ludivine