Lucie
écrit à

   


Claude Frollo

   


Aidez-moi

   

Bonsoir mon Père,

Je suis venue trouver refuge auprès de vous et de votre sainte réflexion. Peut-être allez-vous me haïr en lisant ce qui suit, mais je soutiens la théorie que l'erreur est humaine.

J'attends un enfant de l'homme que j'aime mais il ne veut pas m'épouser. Dois-je garder cet enfant illégitime? Dois-je quitter mon conjoint?

À l'époque actuelle, il est assez fréquent d'avoir des enfants sans s'être unis devant Dieu. Mais je n'arrive plus à vivre dans le péché. Chaque jour est plus difficile et ma grossesse me fait culpabiliser davantage.

Mon Père, je sais que j'ai vécu dans le péché, mais je vous en prie, aidez-moi, je ne sais que faire. J'aime cet homme presque autant que vous aimez Esméralda. Il est ma vie, nous vivons un amour passionnel. Je ne pourrai vivre sans lui, ne plus l'avoir auprès de moi serait d'une telle souffrance que je pense y succomber.

Il ne comprend pas l'importance qu'a pour moi la bénédiction de Dieu, et je n'arrive pas à le convaincre. Je sais que le péché se dresse contre l'amour de Dieu pour nous et en détourne nos cœurs, mais j'aime Dieu. Je vis dans le péché depuis maintenant quatre ans avec cet homme, mais l'amour que je lui porte est tel que je ne peux refuser ses désirs.

Je ne peux m'empêcher de penser à vous qui, malgré votre amour passionnel et brûlant pour Esméralda, êtes resté fidèle à vos vœux envers Dieu. Vous êtes un homme remarquable et attentionné, vous ne méritez pas d'être torturé ainsi.

Que Dieu vous garde, mon Père, je vais prier pour qu'il atténue vos souffrances,

À très vite,

Lucie


Dame Lucia,

Peut-être mes paroles vous surprendront-elles. Mais je veux principalement vous faire souvenir que le Seigneur, avant d'être Celui qui accomplit la Loi divine, s'est présenté à nous sous la forme d'un enfant nouveau-né. Et, si je ne peux que louer votre souhait d'être respectueuse des préceptes canoniques, je constate aussi que dans vos questions, vous me parlez bien peu du petit enfant qui grandit en vous... Et c'est de lui, en priorité, qu'il doit être sujet, c'est de sa faiblesse et de son dénuement qu'il faut pour l'heure se soucier. Car comment cet enfançon, chair de votre chair, sera-t-il accueilli? Comment votre compagnon reçoit-il cette nouvelle, et envisage-t-il son devenir de père? L'arrivée d'un enfant est un bouleversement tel qu'il n'est pas possible de le décrire avant de l'avoir soi-même vécu, comme j'ai pu le vivre lorsque j'ai recueilli et élevé seul mon jeune frère au berceau, tendresse de ma tendresse, révolution de mon âme et de toute mon existence, jusqu'au plus profond de mes entrailles...

Dès lors, ne vous hâtez pas, jeune femme, pour l'avenir de votre couple; quel qu'il soit, il se construira avant tout autour du devenir que vous aurez choisi en commun pour ce petit être. Et bien que je perçoive très bien les dissensions qui peuvent exister entre les hommes et les femmes au sujet de la religion –car je ne constate que trop fréquemment au quotidien à quel point les femmes restent gardiennes de la tradition, lorsque les hommes ne semblent s'en préoccuper que médiocrement– pour l'heure, pensez à l'enfant, à votre rôle de parents pour lui, et à votre façon de l'envisager.

Et revenez vers moi ensuite, je vous conseillerai pour la fondation de votre couple; mais si l'amour vous unit déjà –sans être encore unis devant Dieu –mais au point de vouloir en commun un fruit de votre chair, alors sans doute pouvez-vous dès à présent trouver l'espace de dialogue entre vous qui vous permettra de vous comprendre toujours d'avantage l'un et l'autre, et d'avancer sur le chemin, jamais linéaire, toujours mystérieux, que le Seigneur a tracé pour nous.

Dieu vous protège de Sa Lumière qui illumine votre nom!

Dom Claude Frollo, archidiacre


Bonsoir mon père,

Tout d'abord, je souhaiterais vous remercier infiniment de m'avoir répondu si rapidement!

L'enfant que je porte était avant tout inespéré mais je sais qu'il sera entouré d'amour et d'affection, autant par moi que par son père. Comment ne pas aimer ce petit être qui est en moi? C’est le fruit de notre amour! Mais, par malheur, nous manquons terriblement de biens pour élever ce chérubin. Je me console en me disant qu'il aura au moins notre amour et notre passion. Mon père, ce que je crains énormément, c'est que notre couple périsse lorsque cet enfant viendra au monde.

Je conçois que l'arrivée d'un enfant bouleverse une vie et c'est ce dont j'ai peur. Nous sommes tellement comblés d'avoir cet enfant, mais je me suis mis en tête que je vais devoir faire un choix entre l'amour que je porte à mon conjoint et celui que je porterai à l'enfant.

J'ignore pourquoi je m’attends à cela, mais je sens en moi que je n'aurai jamais assez d'amour pour eux deux à la fois. J'aime tellement mon conjoint que je ne sais si j'aurai encore assez d'amour pour mon enfant. Peut-être allez-vous me dire que je suis déraisonnable de penser cela, mais c'est ce que je ressens; j'ai peur du changement... Nous sommes jeunes, trop jeunes pour prendre le rôle vie de parents. Nous ne connaissons rien à la vie.

Pourquoi le Seigneur nous donne-t-il la bénédiction de concevoir un enfant alors que nous sommes trop peu expérimentés? Lorsque vous avez recueilli Jehan, avez-vous eu la sensation angoissante de ne pas combler votre frère, que ce soit en amour ou en besoins? Et lorsque vous avez recueilli Quasimodo, n'avez-vous pas eu l'appréhension de délaisser Jehan? Tout cela me tourmente, dom Claude Frollo.

De plus, j'ai également l'inquiétude de ne pas lui transmettre ma foi, la vie de Dieu par le sacrement du baptême, puisque mon conjoint est ostensiblement contre les préceptes canoniques. Notre-Seigneur éprouvera-t-il du ressentiment envers mon enfant et envers mon âme?

Par ailleurs, je souhaiterais savoir comment vous vous portez. Cela me fait énormément de chagrin de constater que vous êtes aussi tourmenté! Cela me peine de voir qu'un homme ayant votre bonté et votre bienveillance se fasse ainsi balayer par un tel individu qu'Esméralda. En voulez-vous à Dieu d'avoir envoyé Esméralda près de vous?

À Dieu mon père, je prierai pour vous qui êtes si torturé. Grâce à vous de m'avoir porté conseil.

Que Dieu vous garde,

Lucie

Ah, dame Lucia, que votre réponse m'a fait plaisir!

Elle me prouve simplement que vous êtes une jeune femme très normale, avec toutes les inquiétudes que peut connaître celle qui attend son premier enfant; bien souvent extrêmes et excessives -mais n'oubliez pas que votre corps, à votre insu, subit une mutation comme il n'a encore jamais connu, et il est bien naturel d'être bouleversée!

Vous verrez, ce qui est singulier, et qui est le témoignage même de la grandeur de Dieu, de la richesse de son amour, c'est d'expérimenter, comme je l'ai découvert moi-même avec Jehan, que l'arrivée d'un enfant dans une existence n'impose pas de partager une quantité d'amour que l'on porterait en soi, mais au contraire qu'il le multiplie, si simplement et naturellement que c'en est merveille de le constater. Sinon, comment feraient les mères d'enfants nombreux pour donner à tous l'affection que chacun requiert? Et, surtout, conservez à l'esprit que la permanence de l'amour de Dieu, avant de se manifester dans l'affection que vous portez à votre enfant à naître, s'est tout d'abord manifestée dans celle, réciproque, que vous partagez votre compagnon et vous -que cette primauté ne peut être remise en cause, mais seulement surabonder.

Mais oui, la naissance d'un premier enfant est toujours une découverte, prend toujours au dépourvu -je croirais bien, d'ailleurs, quel que soit l'âge- et donne à tous cette impression d'inexpérience et de tâtonnement. Et c'est vraiment là une bénédiction, car c'est le seul moyen de se livrer tout entier au nouveau rôle de parent qui nous est dévolu, sans artifice, sans stratagème, en laissant ce rôle se créer jour après jour par la grâce d'un petit être si frêle et si puissant qu'il nous façonne peu à peu, sans y mettre aucun jugement, mais avec une bienveillance aussi absolue que celle que du Seigneur.

Quant aux divergences que vous éprouvez avec votre compagnon envers la religion, si elles peuvent être une épreuve, elles peuvent aussi être une purification et un affinement, en soumettant vos convictions respectives à l'abrasion de leur contraste. Ne suis-je point moi-même plongé dans la plus grande perplexité, de découvrir en moi les plus hauts sentiments envers un être que tout oppose à moi, qui me devrait être haïssable, et que le destin a mis sur ma route comme cohobation de mon être fixe, central et pur, par son esprit volatil, éthéré, rapide et léger. Et Dieu que ces maturations sont lentes et laborieuses!

Mais ne vous faites point de souci pour votre enfant, il saura trouver son chemin dans le témoignage de foi que vous saurez lui transmettre, dans la résistance que son père peut y apporter -et ce sera son ferment, sa source et sa grâce.
 
Dieu vous bénisse, jeune mère -ne craignez point.
 
Dom Claude Frollo, archidiacre

Très cher dom Claude Frollo,

Cela me touche énormément que quelque chose puisse encore vous faire plaisir, malgré les tourments qui vous harcèlent.

Mon père je suis tellement heureuse! Il faut que je vous fasse part de mon bonheur! Notre bébé est un garçon, nous avons rendu visite à un gynécologue (c'est un médecin qui pratique une spécialité médico-chirurgicale qui s'occupe de la physiologie et des affections du système génital de la femme), et la science d'aujourd'hui nous permet de connaitre le sexe du bébé avant l'enfantement.

Je me suis rendue compte en sentant mon enfant bouger en moi de certaines choses; d'une part que je ne pouvais que l'aimer car il était une partie de moi et le résultat de l'amour que je porte à mon conjoint, et d'autre part, que je lui transmette ma foi ou non, il sera toujours mon enfant, je ne pourrai le renier.

Vous m'avez ouvert les yeux, dom Claude Frollo et je vous en suis extrêmement reconnaissante.

Vous savez, je sais un peu ce que vous avez ressenti lorsque vous avez dû élever Jehan; mes parents sont décédés dans un accident, j'avais dix-sept ans. Les parents de mon conjoint actuel m'ont recueillie dans leur famille. Et chaque jour, je prie le Seigneur pour que mes parents soient en paix, et depuis que je sais que j’attends un enfant, j'ai peur qu'il m'arrive la même chose à moi qu'à mes parents. La souffrance de perdre ses parents est telle que je ne voudrais en aucun cas qu'il arrive la même chose à notre enfant. Je n'ai pas peur de mourir, mais d'abandonner. Je n'en veux pas au Seigneur de m'avoir pris mes parents, mais je ne comprends tout simplement pas. Jamais ils n'auraient fait quelque chose de mal et les voilà partis si jeunes! Si vous aviez une explication à cela, qui pourrait m'éclairer, merci de m'en faire part.

Votre réponse m'a fait sourire lorsque vous me dites que je suis une jeune femme normale avec toutes les inquiétudes que peut connaître celle qui attend son premier enfant. Je crois que c'est la première fois que l'on me dit que je suis «normale»... Mais je vous avoue tout de même que malgré mon enthousiasme pour cet enfant, je suis littéralement terrifiée. Mais comme vous l'avez dit vous-même: il n'y a rien de plus normal.

Pour finir, je me permets de prendre votre rôle de sainte vérité pour peut-être vous aider à mon tour. Si Dieu a mis en travers de votre route cette femme que vous qualifiez vous-même «d'être que tout oppose à vous, qui vous devrait être haïssable,...», c'était peut-être pour vous aider dans vos relations avec les femmes. Non pas amoureuses ou charnelles, mais simplement sociales. Peut-être que notre Seigneur voulait simplement vous rendre encore meilleur en envoyant cette créature près de vous, mais il ne pensait pas que vous éprouveriez les plus hauts sentiments pour cette femme. Ou peut être était-ce une mise à l'épreuve très cruelle de notre Seigneur mais, si c'est le cas, c'est un choix corrompu par sa bonté. Cela me chagrine de voir que vous éprouvez autant d'amertume alors que vous êtes fidèle à Dieu! Parfois je ne comprends pas ses choix...

Que Dieu vous garde, mon père,

Lucie