Lettre d'acceptation
de Claude Frollo
à l'Éditeur
       

       
         
         

Claude Frollo

     

Pour la Saint-Denis de l’an de grâce 1481, en la cathédrale Notre-Dame de Paris

Maître Sinclair,

Ainsi donc, le livre imprimé ne se sera pas contenté d’avoir raison de l’œuvre architecturale, il devra lui-même être supplanté par de nouvelles technologies! -informatique, les nommez-vous…

Sans doute vos contemporains, incapables désormais de lire les ouvrages de pierre, de comprendre, nomen et numen, les sculptures et monuments - alors que le plus humble individu de mon époque sait déchiffrer couramment l’histoire divine dans les statues et les vitraux, et que le savant doit pouvoir en épeler le sens sacré- sans doute, dis-je, les hommes du XXIe siècle perdront-ils aussi bientôt la connaissance de l’écriture, de la calligraphie des lettres, et du bon usage du langage -cet art vivifiant si délicatement cultivé par nos moines copistes et enlumineurs.

Et tandis que, me dérangeant dans mon silence et ma solitude, vous me donnez ces informations qui viennent étayer et accroître mes plus sombres pressentiments, vous me demandez de correspondre, par le biais de ces mêmes techniques décadentes, avec les hommes de votre époque et de répondre à leurs questions!

Vanitas vanitatum et omnia vanitas! Devant l’inanité d’une telle entreprise, dont l’ouverture au vulgaire insulte mon intelligence, j’avais au premier abord l’intention de refuser en bloc.

Mais je traverse actuellement une profonde crise dans mon existence. De ce qui faisait ma raison d’être et m’avait jusqu’alors soutenu, tout se trouve bouleversé, remis en cause…

De profundis clamavi! La charité, la compassion, ténèbres! La quête de la connaissance, ténèbres!

De l’amour du prochain ne me reste qu’une soif inassouvie; de la connaissance acquise que le désespoir de n’en pouvoir perpétuer les arcanes, faute de disciple de valeur.

De toute science ne brille encore pour moi que le feu du Grand Œuvre alchimique, et dans cet Œuvre que la Table d’Émeraude… Smaragdus… Esméralda… mais Dieu! Par quelle obsession!

Alors, peut-être votre proposition, malgré sa vanité, vient-elle en fait à point nommé pour me distraire de ma fixe pensée, et apaiser ma désespérance?

Aussi est-ce favorablement que j’accueillerai votre requête.

Homme de Dieu, je veux croire encore que l’amour divin peut se réaliser dans les amours humaines.

Homme de science, je veux espérer qu’à votre siècle, des esprits éclairés sauront entendre ma parole, et que ne se perdra pas le témoignage de la lumière de mon époque, que vous nommez assez curieusement «Moyen Âge».

Par la grâce de Notre Seigneur, dom Claude Frollo, archidiacre.