Sam
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Tu fais pleurer mon papa

    Salut Léo,

Je me permets de vous appeller par votre prénom. J'espère que cette prise de liberté ne vous gênera pas. Vous êtes un poète, un poète qui écrit des choses que j'ai encore parfois du mal à comprendre, mais qui par sa musique, ses paroles, fait passer des émotions incroyables.

Seulement, il y a un problème. J'ai été élevé dans un univers assez musical et mes parents ont pris un grand soin à me faire connaître les musiques de leurs époques pour ne pas me laisser me perdre dans le jungle aussi consommatrice que motivée par les intérêts financiers -mais trêve de politique.

Dernièrement, je suis allé voir mon Papa. Un matin, pendant que nous... ne faisions rien de bien constructif, il a mis de la musique, et vous serez surpris... C'était vous. Un double album, bref, là n'est pas le propos. Nous avons écouté calmement la musique, jusqu'à ce que mon père soupire, qu'il mette ses mains sur son visage. C'est là que j'ai compris qu'il pleurait. Il faut bien le dire, mon père est un sentimental. Mais lorsqu'il s'est tourné vers moi, les larmes ruisselant sur ses joues, et qu'il m'a dit "Je t'ai déjà dit que je t'aime vraiment beaucoup?", je n'ai pu m'empêcher de pleurer à mon tour.

Je suis bien conscient que cela vous importe peu. Mais après tout, ceci n'est peut-être pas une lettre enflammée de la part d'un fan, mais c'est au moins une lettre sincère, pour vous transmettre l'émotion dont vos chansons peuvent être la cause. Vous avez laissé quelque chose derrière vous Monsieur. Quelque chose de beau. Merci.

En attendant une éventuelle réponse, si jamais vous estimez que cette lettre en mérite une, je vous souhaite bon vent.

Sam.



Sam,

Je l'ai déjà lue, ta lettre. Ou écrite. Page 171, tu comprends? Comme ton père j'ai croisé une femme, une symphonie passante, sur un chocolat chaud. Ludwig… et il chantait, et il chantait. J'ai pleuré aussi et baliverné à ma mère une mauvaise raison. Elle parlait à un fantôme, à mes yeux trempés de beauté. Retrouve la page où tout a commencé, une baguette sur un pupitre, un orchestre à tout moment.

On ne pleure pas parce qu'on est sentimental. Qu'est ce que c'est que ce mot con, ce sinistre cliché? On ne pleure pas parce qu'on est sentimental, on pleure parce qu'on est un homme, un homme perdu pour les hommes. C'est beau les larmes. J'en ai souvent. Je ne peux pas me moquer de ça. Dans ces moments on devient une chose, un brin d'herbe, une vague. Un arbre qui se couche, une bête qui s'affale, je pleure. Et alors?

Répondre à ton courrier? Le poète untel, le passeur d'émotions, la lettre du fan, quelque chose derrière moi. Merci; une autre fois. Lâche ces notions, ces mots contraints, cette prosodie armée. Toujours répondre à côté et d'ailleurs.

A propos de larmes, les doctorants et les croque-morts qui épuisent mon chevet n'ont pas encore traité cette –comment disent-ils?– occurrence. Du liquide et des humeurs dans l'oeuvre de Léo Ferré, un truc blood sweat and tears. Des larmes, du crachat, de la voie lactée en quelques volumes! A vos plumes, universiternes, le Parker dans la main qui se lamente.

Je te souhaite bon vent. Trouve une traverse, un autre Borée. Retourne nel eterno dolore.

Léo



Que de violence cher Léo ! Mon courrier n'était pas écrit dans le but de recenser tous les clichés  existants, loin de là. Vous savez, vous ne me connaissez pas, et les clichés, je les combats tous  les jours car ils m'entourent à chaque pas que je fais et m'entraînent vers un torrent de réflexions et d'à-prioris idiots.

Pourquoi n'ai-je pas le droit de vous complimenter? Comme Brassens ou comme d'autres encore de ce monde, vous avez bercé mon enfance, vous avez contribué à me faire apprécier la musique. Vous existez sur Dialogus, c'est bien pour que l'on vous parle! Ai-je tort?
Vous le savez aussi bien que moi, les émotions ne se contrôlent pas. Si mon père pleure en entendant votre musique, il ne le fait pas exprès, il est  comme ça. Il a traversé des moments difficiles récemment; vos paroles lui  évoquent quelque chose. Est-ce un crime de vous transmettre ces sensations?

Je vous l'avoue, je n'ai pas bien compris ce ton polémique qui habite votre réponse. Ce courrier que je suis en train de vous écrire, je ne veux pas que vous le preniez comme une attaque, ou que sais-je encore. Il exprime mon incompréhension. Cependant, je n'abandonne pas, et même si la réponse que j'ai reçue n'était pas nécessairement celle que j'attendais, je suis heureux que ma lettre ait  été lue.

Je vais tenter de suivre votre conseil: abandonner ces notions abstraites que véhiculent les mots «sentimental», «quelque chose derrière vous». Vous ne voulez pas que je vous le dise? Très bien, je ne le dirai plus. Mais cela ne m'empêchera pas de le penser! Je suis coriace, Léo!

Bien à vous,

Sam



Je me protège. Sinon je peux mordre sur un mot, une imposture ou une idée dévissée. Ce n’est pas polémique. Ça n’existe pas dans mes territoires. Juste un peu de pulvérulence renvoyée. J’ai décapé mon lexique, supprimé des mots et des ennuis. On ne se comprend pas; ça ne change pas grand-chose à cet ordre nul. Je poursuis et contourne les boussoles, écoute à demi-mot, lis d’un œil. Je pige à Dialogus et j’honore un contrat, entre peau et jactance. A faire du malentendu. Je parle à n’importe qui. A Sam, à Hessiness. Ça pseudonyme fort en ces temps anonymes. Je te dirai les miens planqués sur Anthropométrie and co. Je suis le forain de la morale internétique.

Retourne à mes chansons; je vis là-bas. On s’y rencontrera à visage découvert.

Reste coriace, dans l’inconforme et efface mon courrier.

Il n’y a plus, plus rien…

Léo