Cassy
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Tout fout l'camp

   

J’sais pas si tu m’vois d’là-haut, j’crois pas au bon dieu, ni mêm’ à tous ces saints, mais ce s’rait sacrément chouette quand mêm’ si quelques anars et toi vous étiez pas vraiment partis. Vous seriez com’ qui dirait, passés juste de l’autre côté du ch’min, histoire de voir si le ciel est vert et l’amour à l’envers.

Avec l’temps on pens’ que tout s’en va, c’est toi qui disait ça. Mais j’crois bien que ça revient, com’ le ressac à marée haute, ça t’renvoie tout’ les saloperies dont t’as pas vraiment besoin.

Toi, avec ta gueule de travers et tes yeux qui disaient mêm’ quand ta voix se taisait, quand tu prenais la plume ou bien l’micro, on s’la fermait, parce que tes mots écorchaient jusqu’à notre peau. Mêm’ si on comprenait pas tout, on se recevait des poings dans la gueule à chaque rime, mêm’ quand y’en avait pas. Putain, c’était beau, on savait pas trop comment l’dire que c’était beau, juste: on savait!

T’as écrit qu’ L'anarchie est la formulation politique du désespoir. J’voulais te dire: c’est sûr t’avais raison.

Si tu voyais le bordel ici, on en vient parfois à confondre la droite avec l’extrême-droite. Au lieu de s’foutre bien sur la tronche pour un mot de travers, ils se battent à coup de p’tites phrases provocatrices. Ils veulent plus de couleur sur notre belle France, juste du blanc et pt’êt du rouge sur leurs mains. Sous ta plume on lisait: «poètes… vos papiers», sous la leur on entend: «musulman, ta carte de séjour… dégage!» À gauche, c’est pas mieux, et ça m’arrache l’cœur de te dir’ ça: j’suis désespérée,j’deviens anar, c’est grave Léo?

Passeur de poésie t’étais. Avec toi, Rimbaud, Apollinaire ou Verlaine me devenaient familiers. Jm’e demande si eux aussi, ils sont juste de l’autre côté. Moi j’suis juste passeuse de mots tout simples, mais j’veux aussi qu’la terre continue à tourner comme si rien n’était, pendant que j’regarderai l’bonheur à travers un printemps renaissant.

Toi Léo, de quoi as-tu besoin pour être heureux, just’ de l’autre côté du ch’min ?


De l'autre côté, en somme, de l'autre côté, assoupi. Je peux y lire des courriers bienveillants qui arrivent à ma dernière adresse. Je conserve tes mots mêlés à ma brume systématique, à mon ennui marginal.

Mais le bonheur? Sans doute, la forme inférieure de la critique. Pour le moment nous l'appellerons... ou plutôt nous ne l'appellerons pas. Il n'est pas à mes mesures et tiraille de partout. Mon besoin de bonheur passe par une fermeture éclair rapidement embraguettée, un besoin pressant, oublié.

Je n'ai pas le culte de ce mot et de cette activité liquide. Je vis dans d'autres cas, régulièrement marron, régulièrement refait. Je ne vais tout de même pas te raconter mes recettes instables, mon mode d'emploi hasardeux.

Tout ça, c'était hier. Alors que je suis demain, désormais peinard.

Ciao Cassy.

Léo