Hélène
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Réincarnation en moi

   

Cher Léo Ferré,

J'ai appris par cœur la préface de «poètes vos papiers», ce n'était pas une mince affaire. Mais je ne le regrette pas.

J'ai découvert, alors que j'étais déjà une inconditionnelle, que j'étais née quelques heures seulement après votre mort. J'en ai donc conclu avec logique que j'étais sans doute votre réincarnation. Je ne suis certes pas très mystique, mais cette intimité hasardeuse avec vous, qui êtes une idole, me plaît bien.

Avez-vous bien élu domicile dans mon inconscient? Pourquoi?

L'anarchie était-elle pour vous un idéal réalisable ou un simple moyen de contestation? Ma chanson préférée est «Tu sors souvent la mer». A-t-elle un statut particulier à vos yeux? Et pourquoi avoir appelé votre singe Pépée?


Salutation,

Hélène.



Hélène,

«Il» ne s'appelait pas «Pépé». «Elle» avait un autre nom, un nom comme une prière. Ça ne lui allait pas. C'est devenu ma «Pépée» avec un «e», c'était ma fille. Je l'ai aimée d'un amour total. Et puis, elle gisait par terre, une balle dans le front. Tu comprends? Ce n'est pas une chanson, Pépée. Quant aux autres chansons, elles sont une arithmétique souterraine, sans statut particulier, dans un bloc. J'ai laissé le juke-box ouvert: tu prends, tu laisses, tu choisis, tu préfères. Encore un de mes points d'anarchie, l'envie de détrousser les questions. Alors, un idéal, une contestation... Je m'en fous, j'ai tellement raconté à ce sujet. On me demande des comptes sur mon orthodoxie, sur mes définitions, ma pureté anar! Il reste de ta lettre cette intimité hasardeuse et tes dix-sept hivers. Tu arrives, je dégage, un hasard d'état-civil. Ou une stratégie d'échecs, un mouvement dans les cases. Et mon fou qui s'éjecte dans une partie perdue d'avance. Continue sans moi et sans réincarnation. Parce que je suis partout absent, à portée de Beethoven et dans la baguette de Puccini, dans un chant de Maldoror, dans celle qui regarde sortir la mer, dans toi.

Mystérieusement, sur les pointes. Je ne sais pas, n'affirme rien, l'art se manifeste dans le hasard renversé sur un passage protégé. Merci Hélène, ciao.

Léo