Christian
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Quelle présence!

    Salut Léo,

Je n'ai pas vraiment une question à poser et je ne vais pas m'éterniser.

Je voulais juste te dire que ne t'ai vu qu'une fois lors d'un spectacle, début des années 1980 en Belgique, plus précisément à La Louvière. Tu avais une présence sur scène qui imposait le respect. Nous étions tous cloués au fond de nos fauteuils, et je me rappelle quand tu t'es approché de moi, à peine à plus d'un mètre, avoir ressenti que cette journée resterait à jamais marquée dans ma mémoire.

Merci pour tout Léo,

A bientôt



Salut Christian,

Tu as raison de ne pas t'éterniser.

Ce verbe, c'est plutôt mon truc, de mes temps hermétiques. Ça dure, ça dure...Quant à ton «à bientôt», c'est presque sûr. Un jour, un jour peut-être, couleur d'orage.

Ma présence sur scène, mon absence, en apparence, définitive. Ta lettre joue sur de drôles de mots. On va s'y arrêter. Une seconde! Une éternité!

Je descendais souvent de scène pour des mots et des notes qui ne demandaient qu'à se placer, pour une chanson triste qui égrenait sa mélancolie, de fauteuil en fauteuil. Nous nous sommes, sans doute, frôlés, à armes égales, toi dans le silence, moi dans un autre, déguisé en chansons. Tu es reparti avec ma présence. Et c'est bien comme ça. Pourtant, si tu savais! Tu te rappelles Sur la scène ou Demain? «Le mec qui te regarde, ce soir, sur la scène, ce mec aux cheveux blancs, avec sa tête qui ressemble à un trapèze, n'est pas là. Les chansons qu'il chante, tout ce qui t'arrive dans les yeux et dans les oreilles, tout cela a été fait, dit, et redit depuis longtemps. Le mec que tu regardes, c'est de l'illusion». Et si c'était vrai! Et si je ne flottais qu'illusoirement dans une mémoire architecte! Je ne casse pas ce que j'ai créé. J'ai simplement une lucidité béton armé. Tu as raison de me raconter La Louvière. On me dit souvent ces choses. Tant mieux. Même si l'artiste ne devrait jamais connaître son public. Je ne peux être qu'une trace qui s'alanguit, une perle au fond d'une coquille, un chanteur dans un coin nostalgique.

Ciao, Christian, à tout de suite. Je reste le grammairien de tes mots de tendresse et, en dépit de tout, le sable qui croit figer un souvenir sous une vague inopérante.

Léo