Ce jeune aux rêves enfouis
écrit à

   


Léo Ferré

     
   

Pourquoi un demain?

    Camarade,

Mais dois-je vous appeler ainsi ?  «Camarade», c’est un peu comme un soleil engorgé de sang et d’espoir. Il hurle la révolte et pleure la misère. On rassemble les idées et unie les corps avec ce mot, d’amitié. Je ne pèse pas lourd dans ce monde capitalistique de démesure et d’individualisme sous mes dix-sept piges, aujourd’hui.

Les mots, des écrivains, des penseurs et les dénonciateurs nous manquent, me manquent. À vrai-dire je les connais guère, mais ne cesse de les imaginer, les Ernesto, les Aragon, les Sartre et vos chansons, les tournant tous en boucle dans ma tête, tel un refrain d’Utopia qui s’éternise promptement dans un vaste champ de pleurs.

Ah oui, j’oubliais presque, mais pardonnez-moi monsieur Ferré, mon esprit seul s’éloigne souvent dans la démence... Ou la tristesse…  D’où je vous écris, c’est le monde du XXIe siècle! Nous voici venus dans l’époque de la politesse traitresse et de la productivité acharnée: la mort! L’ascension illusoire de l’un prime sur la chute imminente de son autre, fidèle et éternel camarade, comme on les appelait autrefois. Servitude, solitude, haine: les maîtres maux de notre à présent système. Plus aucun capable de lui dire: «Non! Merde, à mort cette putain!» Car le communisme désormais, déchiqueté par les appétits du dictateur souillé de sang, l’anarchisme en retrait, ne voient plus que les soldats absents…

Mais voila, le sillon taillé par mes larmes s’ouvre sur cette question…  Pourquoi un Demain? Les idées de liberté et d’égalité ont crevé, quel monde s’annonce pour nous, le genre humain? Je m’en réfère à vous, monsieur Ferré, l’unique à pouvoir encore nous jeter des cordes, ou des armes, pour s’échapper ou lutter contre ce monstre monstrueux.  Que pouvons-nous faire, nous les jeunes générations du demain, pour l'enrayer ou le vaincre, lui? Auprès de quels idéaux devons-nous quémander, ne serait-ce pour obtenir que quelques gouttes d’une triste utopie de solidarité? Les mots me manquent, et le temps s’effrite bien trop vite malheureusement! 
 
J’en remercie Dialogus, qui diffusera peut-être sur votre table de chevet, ce modeste cri du désespoir...

L’apaisement sonore de ma chute sera l‘éclatement brutal des sourdes chaînes de mon corps.

Ce jeune aux rêves enfouis.



Camarade ?

Le mot est beau, chargé de rêves défaits, un mot d'amitié peut-être. Mais il ne me va pas. Un peu étriqué, à me gêner aux entournures, avec son allure cosmétique et doublure idéologique. Ce n'est plus qu'un mot d'une certaine Histoire, un mot qui peut faire une chanson, plus Ferrat que Ferré. Alors, passons à autre chose, il y a mieux à chanter, il y a mieux à héler. Par exemple, écouter tes propos de quelques printemps, ta lucidité vent debout.
Continue ta route : les mots des penseurs, des artistes ne te manqueront pas. Ces gens ne sont pas d'un temps. Ils sont d'une permanence, ils sont «Demain». Qu'importe le siècle de Rousseau ou de Nietzsche. Ils sont là, maintenant, vivants. Ça se voit, non? Ça se lit dans leurs textes. Il faut sortir des pensées automatiques, de la mort et de l'absence. C'est de tout temps que tu trouves les réponses à aujourd'hui. Et toi, ancré dans ce siècle lamentable, lesté d'une connerie insubmersible, il te faut aller ailleurs. «Demain» est le seul itinéraire possible. Tu peux y aller avec ton désespoir, avec cette «forme supérieure de la critique» qui produira ses mouvements telluriques. Tu as tout compris, sors tes rêves. Ils ne sont pas enfouis. Un peu recouverts, un peu masqués. Mais bien là. Vas-y.

Léo